Matthew McConaughey et Ken Watanabe dans le film américain et japonais de Gus Van Sant, "La Forêt des songes" ("The Sea of Trees"). | SND/JAKE GILES NETTER

Sélection officielle – en compétition

Cette édition du Festival de Cannes est joliment arborée. Au bout de trois jours de sélection officielle, on a traversé les bois enchantés de Matteo Garrone (Le Conte des contes), les forêts polonaises qui entouraient les camps d’extermination (Le Fils de Saul), les rangs de cerisiers en fleur d’Hirokazu Kore-eda (Notre petite sœur) et de Naomi Kawase (An). Gus Van Sant se met lui ouvertement au vert avec The Sea of Trees (« la mer d’arbres »), qui sortira en France sous le titre La Forêt des songes.

Aokigahara, 35 kilomètres carrés d’une végétation dense sur sol de roche volcanique au pied du mont Fuji, est en fait surtout connu sous son surnom de « forêt des suicides ». Chaque année, une centaine d’êtres humains, surtout des Japonais, mais pas seulement, s’y donnent la mort, par pendaison, par surdose.

Gus Van Sant a déjà mis en scène ce moment du renoncement à l’existence, dans le très elliptique et dérangeant Last Days, inspiré du suicide de Kurt Cobain, présenté à Cannes en 2003. Avec Gerry (2002), il a aussi filmé l’agonie de deux hommes égarés dans un désert. Pourtant, hélas, ce ne sont pas à ces films que fait penser La Forêt des songes, mais plutôt à A la recherche de Forrester, ce mélodrame sentimental qui offrait à un professeur misanthrope (Sean Connery) l’occasion de réintégrer le genre humain.

Série de retours en arrière

Arthur (Matthew McConaughey) est lui aussi professeur et tout aussi décidé à rompre avec ses semblables. Seulement, à la retraite, il a préféré le suicide. On le voit, bel Américain solitaire, prendre l’avion pour Tokyo et la correspondance pour la forêt d’Aokigahara (on apprendra plus tard qu’il en a connu l’existence grâce à Internet). Une série de retours en arrière explique la mine sombre d’Arthur. Ils ont pour autre personnage Joan (Naomi Watts), sa compagne. Elle est agente immobilière et fait bouillir la marmite pendant que l’homme de la maison végète, professeur de physique dans un établissement universitaire dont on devine qu’il n’appartient pas à l’Ivy League.

Au moment où le professeur s’apprête à absorber de nombreux cachets depuis un point de vue imprenable sur la « mer des arbres », un autre candidat au suicide fait irruption, les poignets ensanglantés. Il est japonais, dit s’appeler Takumi Nakamura et fait si triste figure qu’Arthur décide de venir à son secours plutôt que de continuer à absorber ses pilules.

Le Japonais, heureusement anglophone (il est interprété par Ken Watanabe, qui, en plus de ses mérites artistiques, est un vétéran des coproductions américano-japonaises) proclame qu’il ne veut plus mourir, mais retrouver les siens, et Arthur accepte de le guider jusqu’au parking où les candidats au suicide laissent leur voiture. Cette marche se transforme bientôt en odyssée ponctuée de découvertes macabres, d’incidents météorologiques spectaculaires et de chutes vertigineuses. Mais toujours les deux se relèvent. Nakamura tente d’assouplir le tour d’esprit scientifique d’Arthur, de lui faire comprendre que les cris qu’on entend ne sont pas ceux d’animaux, que les morts ne sont pas forcément des disparus et que s’ils n’arrivent pas à sortir de la forêt, c’est que celle-ci en a décidé ainsi.

Partition dégoulinante

Il se trouve qu’avec délicatesse et douceur Hirokazu Kore-eda et Naomi Kawase viennent de rafraîchir la mémoire du public cannois à ces sujets (l’intrication de la vie et de la mort, de l’humain et de la nature), et leur finesse dessert certainement Gus Van Sant. Malgré le talent de Ken Watanabe, qui parvient – en dépit des pièges du scénario et des dialogues – à préserver jusqu’au bout la part de mystère de son personnage, on se croirait revenu aux temps où les studios hollywoodiens bridaient les yeux de comédiens occidentaux pour leur faire proférer des vérités sorties d’un fortune cookie. Cette appropriation maladroite et sûrement approximative d’une philosophie et d’une culture imprime sa marque à tout le film, quels que soient ses éclairs d’inspiration.

On les trouve d’ailleurs plutôt dans la peinture du couple que formaient Arthur et Joan. Commencée sur un mode plus que conventionnel – l’épouse acerbe et le mari réduit à l’impuissance, la faute primale qu’on ne finit jamais d’expier –, cette chronique conjugale finit par s’incarner un peu grâce à Matthew McConaughey et Naomi Watts. Seulement, le sujet du film n’est pas là, mais dans l’épiphanie qu’éprouve Arthur, dont les conséquences ultimes frisent le ridicule, encore appuyée par une partition dégoulinante de Mason Bates.

Cette déception, qui arrive après celles – moindres – qu’avaient suscitées les deux précédents films de Gus Van Sant (Restless et Promised Land), provoque un peu d’inquiétude au sujet de l’auteur d’Elephant. Elle pose aussi la question de la représentation américaine dans la compétition cannoise. Les studios (et pas seulement les majors), sauf exception, refusent d’intégrer le Festival dans une équation dont le seul résultat intéressant pour eux se calcule en nombre d’Oscars. Si bien que les grands auteurs, de Scorsese à Fincher, ne peuvent lancer leurs films qu’à partir de septembre. Face à ce tarissement, les sélectionneurs doivent recourir à des expédients comme le choix d’une œuvre mineure signée d’un grand nom, ce qu’est, de toute évidence, La Forêt des songes.

Film américain et japonais de Gus Van Sant  avec Matthew McConaughey, Ken Watanabe, Naomi Watts (1 h 50). Sortie le 9 septembre. Sur le Web : www.snd-films.com