Un étudiant chinois à l’École Nationale d’Administration (ENA) à Strasbourg en janvier 2013. | PATRICK HERTZOG / AFP

« Ce que je regrette le plus, c’est de ne toujours pas comprendre les Français : comment ils voient le monde, la façon dont ils pensent. La culture française demeure pour moi un mystère. » Zhongshu vient de passer deux ans en France.

Après avoir validé un MBA de finance à l’ESCP Europe, à Paris, il s’apprête à retrouver sa Chine natale. Assis en terrasse d’un café parisien, les yeux rivés sur son Perrier citron, l’étudiant de 24 ans tire le bilan de son expérience : « Au final, je connais surtout des Chinois ici ; je n’ai pas l’impression que les étudiants français s’intéressent beaucoup à nous. » La sentence est prononcée dans un anglais impeccable.

Comme près de 35 000 jeunes Chinois étudiant actuellement dans l’Hexagone, Zhongshu a choisi la France pour terminer ses études. La grande école – « moins chère que celles des Etats-Unis » – et la ville lumière – « tellement romantique » – ont su séduire le jeune homme, passé par la prestigieuse Beijing University.

Il est loin d’être seul dans ce cas : depuis le début des années 2000, « le nombre d’étudiants chinois en France est en augmentation constante », explique Mathilde Mallet, responsable de l’Asie chez Campus France, l’agence française pour la promotion de l’enseignement supérieur tricolore, l’accueil et la mobilité internationale.

Il est vrai qu’un objectif volontariste a été fixé, depuis 2014, par Paris et par Pékin : les établissements français de l’enseignement supérieur accueilleront 50 000 Chinois d’ici à 2020. A ce stade ces derniers formeront la première communauté étudiante étrangère de France.

Politiques d’accueil disparates

« Il y a clairement une volonté de faire du chiffre, martèle Jean-Louis Rocca, spécialiste de la Chine au Centre de recherches internationales de Sciences Po. Les parents des étudiants chinois sont prêts à investir beaucoup pour envoyer leurs enfants à l’étranger. Les universités et les écoles françaises le savent bien. Certains établissements font même du remplissageen allant faire leur marché en République populaire. »

Or cet appel d’air estudiantin ne s’accompagne pas forcément d’un suivi assidu des jeunes Chinois une fois que ceux-ci sont arrivés en France. Il peut par ailleurs contribuer à faciliter la tâche de filières d’immigration clandestines.

« Il faut distinguer deux types de mobilité étudiante chinoise, analyse Jing Wang, chargée des affaires asiatiques à Paris Sciences Lettres et qui prépare une thèse sur l’émergence d’une culture chinoise en France. Il y a ceux qui suivent un programme d’échange dans une grande école – en commerce, ingénierie ou sciences – où ils bénéficient généralement d’un suivi solide. Et ceux qui sont en situation de mobilité individuelle, qui se retrouvent au sein d’un cursus au même titre que les étudiants français. »

Dans le premier cas, les Chinois sont « chouchoutés », avec des services bilingues ou des journées d’intégration qui leur sont dédiés. « Mais dans les cursus en art, en langues, en sciences sociales ou en contrats doctoraux, les étudiants se retrouvent livrés à eux-mêmes », rapporte la chercheuse.

Campus France assume ce déséquilibre : « Il n’y a pas de politique d’accueil concertée pour les étudiants chinois, dit Mathilde Maillet. A Campus France [l’agence est placée sous la double tutelle des ministères des affaires étrangères et de l’enseignement supérieur], nous centralisons les candidatures des étudiants internationaux, celles des Chinois comme celles des autres et, selon les programmes, nous exigeons un niveau de français minimal. Mais une fois sélectionnés, leur intégration est [de la responsabilité] des établissements. »

« Pas le droit à l’erreur »

Ces derniers ne sont pas toujours à même de gérer les difficultés que rencontrent les étudiants chinois. La barrière de la langue est un obstacle non négligeable mais les différences socioculturelles entraînent aussi des difficultés rarement appréhendées.

« Les Français connaissent très mal les Chinois », déplore Yao, 25 ans, en France depuis cinq ans, qui a déboursé 3 000 euros auprès d’une agence chinoise pour organiser son séjour, une pratique courante parmi ses compatriotes étudiants.

Si le jeune homme se dit « enchanté de son expérience », il se dit néanmoins « victime de nombreux préjugés : les Chinois ont la réputation de rester toujours entre eux et de travailler beaucoup. Nous n’avons juste pas la même vision des études. »

Un constat que partage son amie Suje, qui a suivi des études en Belgique puis à Paris et qui est désormais guide dans une agence de voyages parisienne. « Dès 7 ans, nous travaillons dur pour réussir le Gaokao” [l’équivalent du baccalauréat qui détermine l’entrée à l’université]. Nous sommes des machines à étudier et nos parents investissent beaucoup pour nous. Quand on arrive en Occident, il n’y a plus de contrôle familial. D’un seul coup c’est la liberté totale. Mais nous n’avons pas le droit à l’erreur. » La jeune femme, en France depuis cinq ans, passe sa main manucurée devant son visage : « Il faut garder la face, comme on dit en Chine. »

« Ma famille se soucie énormément de ma réussite scolaire, confirme Yao. Ce n’est pas comme en Occident où on pense surtout au bien-être social. Il y a une époque où ma mère m’appelait toutes les semaines pour avoir mes notes. Il est vrai que pour réussir en Chine, il faut être allé à l’étranger et être le meilleur. »

Oser faire le premier pas

A cette pression familiale, inhérente à la société chinoise – sur laquelle la politique de l’enfant unique pèse lourdement –, s’ajoute parfois une incompréhension entre les étudiants chinois d’une part, leurs camarades français et les enseignants d’autre part.

« Il y a un malentendu, constate Léon Laulusa, directeur des relations internationales à ESCP Europe, où une équipe est dédiée à l’intégration des élèves de République populaire. La volonté de se connaître est là mais il n’y a pas les mêmes attentes. Les Français sont très directs ; les Chinois, eux, n’osent pas faire le premier pas. »

« Ici, il ne faut pas être timide, reconnaissent Suje et Yao à l’unisson. Mais nos compatriotes n’ont pas l’habitude d’aller vers les gens qu’ils ne connaissent pas, surtout s’ils sont plus âgés. Ce n’est pas dans nos habitudes. »

« Le choc culturel pour les étudiants chinois est réel, confirme Jean-Louis Rocca, qui a longtemps enseigné dans l’ex-empire du Milieu. En Chine, les élèves passent énormément de temps sur le campus. Ils sont insérés dans un tissu social fort qui satisfait tous leurs besoins. Les enseignants y prennent le relais de la famille. En France, c’est l’inverse : à l’université où l’on demande beaucoup d’autonomie aux étudiants, y compris sur le plan social. »

D’autres facteurs contribuent à cette bascule culturelle : « La culture chinoise de la modestie, de la politesse et du respect peuvent être des obstacles à l’intégration en France, renchérit la doctorante Jing Wang. Pour beaucoup d’étudiants, il y a le sentiment que poser une question lors d’un cours pourrait vexer le professeur. De la même façon, les Chinois n’ont pas une culture de l’individu mais plutôt du collectif, du familial ; elle diffère de celle des jeunes Occidentaux. La conjugaison de ces éléments – la pression familiale, la différence culturelle et la barrière linguistique – peuvent amener à une grande solitude et conduire à l’abandon du projet de l’étudiant en France. »

Enfermée pendant un mois

« J’ai vu des cas extrêmes, confie Zhongshu, à quelques heures de son retour en Chine. Il y en a qui s’enferment dans un monde virtuel avec les jeux vidéo quand ça devient trop dur. Je connais une fille qui est restée enfermée chez elle pendant un mois. Elle était sur Skype pendant des heures. »

Des étudiants chinois en « décompensation psychologique grave », le docteur Dominique Monchablon, chef de service au Relais étudiants lycéens, en recense au minimum un par an depuis quatre ans. « Ce sont les enseignants qui nous les envoient. Certains souffrent d’une grande précarité économique ou d’un conflit de loyauté avec des parents qui ont beaucoup investi dans leurs études et qui ne supportent pas leur échec. »

Si la fragilité psychologique est inhérente à tout étudiant en situation de mobilité selon le psychiatre, la détresse de ceux venus de Chine est davantage « stigmatisée » : « Les camarades ne disent rien car il y a un sentiment de pudeur, voire de honte face à la défaillance. Les étudiants chinois sont assignés à une mission explicite de réussite par leur famille. Et échouer n’est pas une option pour eux. »

« Ce qui est compliqué, c’est que passé un certain temps en France, une compétition peut s’instaurer entre les Chinois, complète la doctorante Jing Wang, c’est là que l’isolement peut poindre, d’autant qu’en Chine, l’idée de faire appel à un psychologue fait peur aux jeunes. Heureusement, tous les étudiants ne souffrent pas de ces difficultés. Mais il y a des progrès à faire en matière d’accompagnement. »

Apprendre à faire la bise et à à utiliser Facebook

Pour favoriser cette adaptation sur les campus, les étudiants chinois se mobilisent aussi. Soutenus par l’ambassade de Chine, Yijia Zeng, doctorante à l’Institut d’électronique fondamentale (IEF) de l’université Paris-Saclay, et ses camarades ont créé l’Union des chercheurs et étudiants chinois (UCEC) de Paris-Sud qui compte une cinquantaine de membres.

Echanges culinaires, aides dans la recherche du stage ou binômes mandarin-français, tout est mis en œuvre pour se rencontrer et échanger. « Nous expliquons aux nouveaux venus comment s’adapter à la culture occidentale : il ne faut pas être timide et sortir des sentiers battus », dit avec enthousiasme Yijia Zeng.

De son côté, Cheng Kong, a pris la direction de l’association ESSEC Chine qui existe depuis 1997 et accueille chaque année 200 à 300 étudiants de République populaire. « Tout est nouveau quand on arrive en France : faire la bise, les grèves et les manifestations, utiliser Facebook au lieu de WeChat, les campagnes pour le Bureau des élèves, les façons dont les jeunes Français passent leurs soirées…, énumère Cheng Kong, qui ne maîtrise pas la langue de Molière. Nous essayons de donner quelques clés aux étudiants chinois pour qu’ils puissent s’intégrer. »

« Venir étudier en France m’a beaucoup appris, assure Yao, notamment en termes de liberté, de voyage, de fêtes, de découvertes. Je trouve dommage que tout le monde ne parvienne pas à vivre la même expérience. »

« Il est impératif d’améliorer l’accueil, renchérit Jing Wang. Si la France est dans un processus d’échanges universitaires mondialisés, elle doit s’intéresser aux individus en fonction de leur culture. Il n’y a pas un modèle de réussite global, il fait faire du cas par cas et s’adapter aux spécificités de chacun. »