Le premier ministre accuse le quotidien américain de donner une image fausse de la France dans un article. | PHILIPPE DESMAZES / AFP

« Les voix des femmes musulmanes ont été quasiment noyées » dans la polémique estivale sur le burkini. C’est le constat dressé par le New York Times, qui leur a donné la parole dans une série de témoignages sur le voile, publiée le 2 septembre 2016. L’occasion pour certaines, comme Halima Djalab Bouguerra, une étudiante de 21 ans de Bourg-en-Bresse, d’exprimer leurs inquiétudes : « Les langues se sont déliées, plus personne n’a peur de dire à un musulman : Rentre chez toi”. » L’article a fortement déplu à Manuel Valls, qui y a répondu par une tribune au Huffington Post lundi 5 septembre. Mais sa charge contre le sérieux du journal américain, est peu probante.

CE QU’A DIT MANUEL VALLS

Cet article « donne une image insupportable, car fausse, de la France, pays des Lumières et pays des libertés », écrit le premier ministre. Il met ensuite en cause le sérieux de l’article du journal américain : « La réalité, c’est qu’il ne s’agit pas d’une enquête de terrain, qui permet les différents éclairages ou la nuance dans l’analyse », assène-t-il. Et de mettre en doute le cœur même de l’enquête, à savoir les témoignages des femmes musulmanes :

« Ces témoignages ont été pour la plupart obtenus à la suite d’un événement scandaleux organisé en France : un “camp d’été décolonial”. Un camp qui, et cette information a son importance, était interdit – je cite – aux “personnes à la peau blanche” ! Son but était de rassembler tous les partisans des communautarismes, tous les opposants à la mixité entre les personnes “blanches” et “non blanches”, tous ceux qui veulent, je cite encore, dénoncer le “philosémitisme d’Etat” dont la France serait victime. »

Une accusation répétée sur RTL mardi 6 septembre, où il a dénoncé « la complaisance vis-à-vis de femmes qui fréquentent un campement interdit aux blancs et ensuite la vision que ce papier donnait de la France ».

POURQUOI C’EST FAUX

La version de Manuel Valls a pourtant de quoi surprendre quand on retrace le parcours de l’enquête du New York Times. Le journal a d’abord lancé un appel à témoignages le 22 août, sous le thème suivant : « Etes-vous une femme musulmane en Europe ? Partagez votre opinion sur les restrictions au port du voile. » Cet appel a rapidement été relayé sur les réseaux sociaux.

Le « camp décolonial » a, quant à lui, eu lieu du 25 au 28 août à Reims. Il a, selon l’organisation, réuni environ 180 personnes (loin des quelque 1 200 témoignages revendiqués par le quotidien américain). Contrairement à ce qu’affirme Manuel Valls, les organisateurs ont souhaité réserver l’événement « aux personnes subissant le racisme ». Un choix qui fait débat, mais ne se résume pas, pour les organisations à l’origine du camp, à interdire la présence des « non Blancs ».

La journaliste de Mediapart Faïza Zerouala, qui a couvert le camp d’été, assure au Monde qu’elle est la seule à y avoir assisté, avec une consœur du Bondy Blog. C’est également ce que nous dit Lillie Dremeaux, l’auteure de l’enquête du New York Times, qui nous renvoie vers la réponse de la direction du quotidien à Manuel Valls : « Notre article […] est basé sur les réponses de plus de 1 200 lectrices à un appel à témoignages en ligne en anglais, en français et en arabe », y indique Danielle Rhoades Ha, porte-parole du journal.

Loin du sensationnalisme des « no-go zones »

Sur ces centaines de témoignages, le New York Times a publié ceux de 21 femmes de 22 à 41 ans. Parmi elles, 13 vivent en France : 3 à Paris, 2 à Toulouse et 1 à Grenoble, Roubaix, Lyon, Orléans, Drancy, Lille, Perpignan, Les Lilas. Les 8 autres vivent à l’étranger, dont 5 en Belgique. Le fameux « camp décolonial » n’est jamais évoqué dans l’article et il est difficile d’imaginer que toutes ces femmes aient pu y participer.

Quant au contenu de l’article, on y trouve des points de vue divers. Plusieurs femmes ont des mots très durs envers l’Etat, dénonçant un « régime d’apartheid » ou expliquant ne plus se sentir « en sécurité », et c’est ce que Manuel Valls n’a pas apprécié. Mais d’autres insistent surtout sur la pression sociale et les incompréhensions d’amis ou de collègues, notamment vis-à-vis de la consommation d’alcool. Certaines relativisent également la situation, pointant un contraste entre la présentation médiatique et la réalité, comme Saadia Akessour :

« Je me suis baignée cet été du côté d’Hendaye (sud-ouest de la France). J’ai été un peu la curiosité du coin, mais j’ai trouvé les gens bienveillants. Il me semble que les médias et politiciens sont en contradiction avec ce que le peuple pense. »

On est donc loin du sensationnalisme des commentaires de Fox News sur les « no-go zones » parisiennes, pour lesquels la chaîne avait dû s’excuser après les attentats de Paris en novembre 2015.

Contacté, le cabinet de Manuel Valls n’a pas répondu à nos sollicitations pour l’heure.