En votant à 61,80 % pour M. Corbyn, les adhérents du Labour ont préféré M. Corbyn, 67 ans, à son adversaire, Owen Smith, 46 ans, confirmant et même amplifiant le choix qu’ils avaient fait l’an dernier à la grande surprise de l’establishment du parti et des médias. | OLI SCARFF / AFP

Les députés travaillistes qui tentent depuis trois mois de se débarrasser de Jeremy Corbyn, le très à gauche leader du parti qu’ils jugent « inéligible », ont essuyé, samedi 24 septembre, une défaite historique cinglante. En votant à 61,80 % pour M. Corbyn, les adhérents du Labour ont préféré M. Corbyn, 67 ans, à son adversaire, Owen Smith, 46 ans, confirmant et même amplifiant le choix qu’ils avaient fait l’an dernier à la grande surprise de l’establishment du parti et des médias.

Rejeté par 80 % des parlementaires, armature traditionnelle du parti, le député d’Islington a renforcé sa légitimité et son emprise sur le parti. En septembre 2015, il avait recueilli 59,6 % des suffrages, soit deux points de moins qu’aujourd’hui. Grâce à un impressionnant afflux d’adhérents attirés par sa rhétorique antiaustérité et radicalement antiblairiste, le corps électoral a doublé en un an pour atteindre 654 000 personnes et la participation a augmenté, pour s’établir à 77,6 %.

Dans son discours de remerciement, particulièrement lapidaire et terne, Jeremy Corbyn s’est targué d’être à la tête du « plus grand parti politique du monde occidental ». Il bénéficie d’un vote majoritaire non seulement chez les syndicalistes (70 %) et les nouveaux adhérents (60 %) que chez les anciens membres du parti (59 %).

« Faire table rase du passé »

Appelant à la réconciliation un Labour en pleine guerre interne, M. Corbyn a exhorté les militants à concentrer toutes les énergies contre le gouvernement conservateur de Theresa May et à « faire table rase du passé ».

L’expression traduisait sa volonté de vider la profonde querelle provoquée dans le parti par son ascension. Mais elle peut s’entendre aussi plus largement : avec le triomphe de Jeremy Corbyn, la page du « blairisme », version centriste de la social-démocratie, largement déconsidérée par l’intervention en Irak de 2003, semble radicalement tournée dans la gauche britannique.

Le scrutin dont le résultat a été proclamé samedi en lever de rideau du congrès du Labour a Liverpool, a été suscité par le vote de défiance anti-Corbyn de 172 des 230 députés travaillistes à la fin juin et la démission de la plupart des membres de son « cabinet fantôme » chargé de contrer le gouvernement. Tous étaient furieux de sa quasi-absence de la campagne pour rester dans l’Union européenne lors du référendum.

Mais, aveugles sur le véritable engouement que suscite M. Corbyn chez les anciens militants de gauche comme chez les très jeunes, ils ont lancé maladroitement leur offensive, sans véritable alternative ni en termes de personne ni d’idées. L’effet boomerang est spectaculaire : au lieu de déboulonner Jeremy Corbyn, ils l’ont renforcé.

Purges

Appelant à « passer l’éponge » sur les divisions du parti, encore exacerbées par la campagne électorale interne, le chef, conforté et visiblement ravi, a assuré que ses opposants et lui appartenaient « à la même famille du Labour » et appelé les députés à « respecter le choix démocratique qui a été fait ».

Mais rien ne dit pour l’heure que ses appels suffiront à ramener au bercail des députés qui jugent que son radicalisme va leur faire perdre les élections et dénoncent les purges entreprises localement par les militants pro-Corbyn pour retirer l’investiture aux opposants. L’éventualité d’élections anticipées, avant la date prévue de 2020 et les sondages de popularité catastrophiques pour M. Corbyn, exacerbent les tensions.

Il est improbable que « le rameau d’olivier », dont M. Corbyn se dit porteur, résiste à sa volonté de poursuivre son projet central : transformer en mouvement de masse un parti chargé depuis plus sa création, en 1906, de représenter au Parlement les travailleurs et dont les élus locaux constituent le cœur.

« Nous ne pouvons nous permettre une autre année comme celle que nous venons de vivre », a estimé Andy Burnham, ministre de l’intérieur du cabinet fantôme en faisant allusion à la guerre interne qui absorbe toute l’énergie du parti au point de le rendre inaudible. Condamnant l’« attitude méprisante » des députés à l’égard de M. Corbyn, il appelle en même temps « Momentum », le courant très militant qui soutient le leader, a cesser ses manœuvres visant à « purger » les élus récalcitrants.

Concessions peu probables

Reconnaissance de la légitimité du leader contre garanties données aux députés. Tels pourraient être les termes d’un armistice entre les élus et Jeremy Corbyn. Mais pour pouvoir réintégrer le cabinet fantôme la tête haute, les démissionnaires, qui sont les principales figures du parti, exigent d’être non plus nommés par le leader mais élus par l’ensemble des députés.

Jeremy Corbyn n’est visiblement pas pressé de mettre en œuvre une telle réforme qui l’affaiblirait. Il est peu probable que son score triomphal et l’emprise renforcée qu’il lui donne, l’incitent à une telle concession. Une réunion de l’instance dirigeante du Labour, samedi soir, devrait en débattre.

Mais la recherche d’un modus vivendi va occuper l’essentiel du congrès de Liverpool, qui dure jusqu’au mercredi 28 septembre. Avec, comme perspective la plus probable, la poursuite d’une guerre larvée qui affaiblit le Labour et ravit au plus haut point les conservateurs de Mme May au pouvoir.