Au conseil régional des Pays de la Loire, à Nantes. | Christophe Caudroy

Malgré le climat délétère d’une campagne présidentielle ou les affaires d’emplois présumés fictifs de collaborateurs parlementaires font la « une » des médias, des hommes et des femmes ont témoigné de la réalité de leurs « métiers de la politique », de leur investissement, loin des chambres du Parlement et des ministères. Collaborateur d’élus, attachée de presse, directeur de cabinet, responsable associatif… racontent la multiplicité de leurs tâches et comment ils tentent de faire évoluer la politique de demain.

  • Ted, collaborateur d’un groupe d’élus locaux

« Je suis un peu ulcéré par les réactions populistes contre le métier de collaborateur politique du fait de fautes commises par seulement quelques brebis galeuses. Je suis collaborateur d’un groupe dans une métropole. Les missions sont extrêmement variées, de la gestion des outils de communication à la préparation des séances de conseil. Je suis également chargé de la veille juridique et de la veille d’actualité. Je tisse des liens avec le monde associatif de mon territoire. S’y ajoute la rédaction sous toutes ses formes : tribunes, communiqués de presse, interventions. Je suis aussi la plume des élus.

Nous autres, collaborateurs, nous sommes la cheville ouvrière de la machine administrative, des couteaux suisses hyper-adaptable dont les salaires sont limités. En effet, les enveloppes dont disposent les groupes dépendent du nombre d’élus et sont votées chaque année. Les sommes allouées à nos salaires peuvent se réduire comme peau de chagrin. La précarité est dans l’ADN de notre fonction.

« Nous permettons, modestement, de changer des choses qui nous tiennent à cœur »

Notre travail, bien que réel, est invisible. Il reste peu de traces des heures passées lorsque nous travaillons à monter des projets afin de percevoir des fonds européens, lorsque nous amendons des délibérations techniques… Nous sommes au service des élus.

Par ailleurs dans notre profession, les contrats horaires sont extrêmement théoriques, je ne connais aucun attaché qui fasse strictement ses heures, les semaines vont souvent chercher dans les 45 heures… sans réelle coupure puisque parallèlement à notre métier, nous militons pour notre parti. La frontière entre engagement personnel et professionnel est souvent floue. difficile à fixer. Cela dit, nous exerçons un métier qui rejoint nos convictions, notre engagement politique. Nous permettons, modestement, de changer des choses qui nous tiennent à cœur. »

  • Diane, attachée de presse dans une collectivité territoriale

« Mon conseil à un jeune qui aimerait se lancer en politique : fait d’abord autre chose ! Pour ceux qui prétendent à la fonction politique, il devrait paraître nécessaire au préalable d’avoir fait des études et des voyages, exercé un métier, s’être frotté à la “vraie vie”… La politique crève de ces politiques professionnels qui n’ont jamais exercé d’autres métiers ou qui se sont très tôt orientés sur des professions paravents leur permettant avant tout de se consacrer à la politique (avocat, “gérant d’affaires”, etc.). Le décrochage entre les Français et les politiques commence là, sans compter la dépendance économique qui pervertit ces derniers.

« La politique requiert des professionnels, mais pas des clones sans âme »

En politique, les idéalistes souffrent beaucoup. Trop de calculs, de compromis, de médiocrité intellectuelle et morale. On peut défendre un idéal autrement : en pratiquant la médecine, en enseignant, en écrivant… Bref, il ne faut pas idéaliser la fonction politique.

Enfin, il me semble qu’il faut aimer les gens. Les jeunes se lancent en politique pour défendre ce qu’ils pensent être des convictions, finissent par se retrouver au piège d’un parti ou d’un mentor, perdent de vue le sens de leur action… et surtout, oublient que la politique, c’est d’abord censé servir les gens, pas coincer “l’adversaire”. Et il faut les aimer pour les comprendre et pour les aider… mais aussi pour supporter les volte-face, les exigences et les critiques ! En somme, la politique requiert des professionnels, mais pas des clones sans âme. »

  • Sébastien Bénétullière, directeur de cabinet de la communauté de communes de Miribel et du Plateau (Ain) depuis 2008

« Soucieux de l’intérêt général, j’ai, après mon diplôme de l’IEP [institut d’études politiques] de Lyon et un doctorat en droit, rencontré un jeune président de communauté de communes soucieux de s’appuyer sur une expertise technique et de dépasser les clivages partisans. L’intercommunalité, qui est une structure de consensus, s’y prête particulièrement puisque les élus y sont souvent de sensibilité politique différente. C’est aussi un échelon qui a vu ses compétences s’étoffer progressivement et qui dispose de moyens financiers. Contrairement à d’autres fonctions politiques où l’appartenance partisane prime, il faut donc avoir ici une vision de l’aménagement du territoire qui soit tout autant politique, afin de fédérer les élus des différentes communes, que technique.

« Ce genre de postes, précaire par définition, est donc une étape dans votre carrière »

Il faut naturellement être un bon communicant, avoir beaucoup de rigueur, un très bon esprit de synthèse et disposer de bases juridiques solides qui permettent d’appréhender l’environnement des collectivités et de bien conseiller les élus dans leurs prises de décision. Le respect des règles juridiques ne doit jamais être négociable et cela évitera aussi des conflits avec le DGS [directeur général des services] et les services avec qui vous partagerez ainsi une culture commune…

Ce genre de postes, précaire par définition, est donc nécessairement une étape dans votre carrière qu’il s’agisse de devenir ensuite élu, fonctionnaire territorial (via les concours) ou consultant. »

  • Thomas Lecolley, cadre associatif à Paris

« Directeur d’une association de quartier au cœur de Paris et militant d’éducation populaire depuis dix ans, je pratique la politique au quotidien ! Mais pas la politique politicienne, celle qu’on voit dans l’hémicycle, à la télé ou sur Lemonde.fr rubrique Politique. La politique en son acceptation large (politeia), celle qui a trait au fonctionnement d’une communauté, d’une société, d’un groupe social.

« Mon travail consiste à promouvoir une éducation critique à la démocratie dans le quartier »

Mon travail consiste à promouvoir une éducation critique à la démocratie auprès de tous les habitants d’un territoire. L’éducation populaire, ce n’est pas l’éducation du peuple et encore moins l’éducation des pauvres. L’éducation populaire est un enjeu d’éducation politique qui vise à se construire collectivement un point de vue sur le monde pour mieux agir dessus.
Ainsi, dans le quartier, lorsqu’on organise un café où les gens de toutes communautés et origine sociale viennent y parler d’égalité homme-femme, lorsqu’on organise l’entraide et la solidarité entre les migrants et les francophones, lorsqu’on utilise un instrument politique (le budget participatif) pour développer une épicerie sociale et freiner la gentrification du quartier, ou lorsqu’on organise des soirées d’infos sur les problématiques de logements en présence d’élus, de bailleurs et de gardiens d’immeuble… Nous faisons de la politique ! La vraie politique ! Celle qui porte sur les actions, l’équilibre des pouvoirs, la lutte contre les inégalités et toutes les formes de dominations. »

  • Pierre, chef de projet dans le numérique et « citoyen actif » à Paris

« Cette nouvelle fonction a commencé pour moi le 31 mars 2016, à Nuit debout. Mon activité militante s’est transformée en une activité politique, faisant de nous des acteurs strictement indépendants qui constituent Nuit debout, dans une dynamique politique qui rebat les cartes sur fond de “citoyenisme” et “municipalisme” à l’espagnol.

C’est ainsi que, en participant aux assemblées générales de la Nuit debout, je suis devenu un connecteur des différents acteurs qui font le paysage politique indépendant. Des sommets sur les communs, la “civic tech”, des discussions avec des militants, parfois très radicaux jusqu’aux plus modérés, pas un seul ne boudait mes mises en relation, mes éclaircissements sur de nouvelles dynamiques émergentes en termes de gouvernance ou de projets.

« Depuis Nuit debout, mon activité militante s’est transformée en une activité politique »

La politique active devient une affaire de tous, les élus eux-mêmes sont dans une attente croissante de se connecter et comprendre cette dynamique, même si au final, c’est bien un monde parallèle qui s’auto-organise, le politique y ayant une place congrue à son individualité, autant que chaque citoyen actif composant la société civile. Et cette place peut être occupée par n’importe qui, elle le doit, être renouvelée, anonyme, distribuée, indépendante, et cela fonctionne, vu les beaux projets qui voient le jour à mesure, dans la vie publique. N’importe quelle personne volontaire sera surprise de ce qu’elle peut accomplir à elle seule. »