E. JARDONNET

Le festival parisien Do Disturb se terminera dimanche au Palais de Tokyo comme il a débuté vendredi 21 avril à 18 heures : par un chant déambulatoire de la chorale britannique Musarc, dont les miroirs de poche réfléchissent les visages des visiteurs. Un choix que la commissaire de ce festival dédié à la performance, Vittoria Mattarese, explique par le calendrier : « Pour ce week-end du premier tour de la présidentielle, ces chants classiques apportent une touche un peu solennelle. »

Des découvertes, de l’exigence, un grain de folie et une mise en perspective de la création actuelle en matière de performance : telle est la patte de ce réjouissant rendez-vous à la croisée des disciplines, qui prend chaque année possession des quatre étages du centre d’art. Après une première édition axée sur une sélection de performeurs soutenus par les grands musées internationaux, puis une seconde réalisée en partenariat avec les écoles d’art européennes, pour cette troisième édition, la prospection s’est faite du côté des grands festivals du genre : TBA à Portland, DDD à Porto, Santarcangelo en Italie, et côté français Actoral (Marseille), Camping-CND et les Nuits sonores (Lyon). Une programmation qui chercher à donner à voir une scène émergente en écho du monde. De ce maelström de performances – dont de nombreuses créations – ressort très nettement cette année l’idée d’engagement, tant physique que politique.

La question du queer

Le corps se fait ainsi étendard chez l’Américaine Lara Schnitger, qui réactive ici (en extérieur et en intérieur) son défilé Suffragette City, dont les banderoles et les slogans féministes ont parcouru la Women’s March, cette année à Washington, dans la foulée de l’élection de Donald Trump. A travers ses chorégraphies au long cours – son tournoyant Us Swerve, où des danseurs sur rollers communiquent par des poèmes, et The Tremble, danse à quatre ponctuée de conversations et de poèmes –, le Britannique Alex Baczynski-Jenkins s’emploie lui « à rendre le queer normal, à le sortir du seul monde de la nuit pour changer son statut dans la société », résume Vittoria Mattarese, qui a fait de cette question du queer une constante de Do Disturb.

Ne pas manquer dans cette veine l’irrésistible Throwing Balls at Night de l’Italien Jacopo Miliani (samedi à 19h45), performance de vogueurs stars de Londres qui aborde la question du désir autour d’un hypothétique terrain de tennis en revisitant une danse de Nijinski sur de la musique de Debussy... Dans la nuit de samedi à dimanche enfin (23 heures-6 heures), la carte blanche à Nuits sonores promet une « soirée mutante », « entre mutations de la musique électro et mutation des genres ».

Avec Zoufri, Rochdi Belgasmi revisite de son côté un patrimoine dansé tunisien méconnu : les improvisations festives des ouvriers du bâtiment mêlant gestes du travail quotidien et connotations sexuelles. Un travail de recherche que le danseur présente comme une conférence performée, à travers laquelle il montre les évolutions à travers le temps et les régions de ce phénomène citadin et masculin dont les obscénités et les tabous ont été gommées pour se transformer en folklores. S’il met le feu, l’artiste souligne aussi très clairement la fragilité du statut de danseur pour un homme en Tunisie, où le mot même est devenu une insulte. A ne pas rater ce samedi à 16 heures.

Corps à corps

Le corps comme résistance physique prend un tour littéral dans la création très graphique de Dennis Vanderbroeck, qui devient lui-même un élément architectural en « tent[ant] de réussir à faire plusieurs choses difficiles à la fois », comme l’indique le titre de son œuvre. Ou encore avec les constructions et escalades plus ou moins périlleuses de Jacopo Belloni ou Nicolas Puyjalon.

Les corps à corps se multiplient également dans les espaces. Avec les Blind Boxing Brides de Boris Dambly, matchs de boxes de mariées (hommes ou femmes confondus) en robes et les yeux bandés, la guitare électrique double-face à jouer à quatre mains et corps croisés de Francesca Grilli, ou encore l’invitation faite aux participants par Célia Gondol de danser un slow avec un inconnu, séparés par une feuille de bananier, entre position intime et mise à distance. Le corps à corps devient une confrontation avec soi-même chez la Néerlandaise Miet Warlop et ses surréalistes extensions corporelles en plâtre, ou avec Silvia Gribaudi, qui se joue de l’imperfection de son propre corps.

Autre facette du festival cette année : le sentiment de se perdre dans un monde enchanté. Au hasard de la déambulation, on croise ainsi la troupe de farfelus personnages de conte de Julie Béna, qu’elle disperse à travers le Palais ou regroupe pour une représentation – et parfois aussi son bébé déguisé en petit pois ou son teckel en costume de hot-dog. Au sous-sol, les visiteurs s’immergent dans les vapeurs colorées et musicales de l’Oxydation Machine de Jonathan Uliel Saldanha, tandis qu’au niveau 1, le Suisse Séverin Guelpa invite à une rêverie rythmée par la respiration de monumentaux coussins gonflables. Un « chant de troll » de la Norvégienne Tori Wranes surgit parfois.

Visages graffés

Dans ce festival qui a pour particularité la juxtaposition et la porosité des actions, certaines propositions se font malicieusement itinérantes. Ainsi les graffitis de Pablo Tomek déambulent, reproduits par une équipe de maquilleurs sur les visages des visiteurs. Visiteurs qui peuvent eux-même faire l’expérience d’un mode de transport alternatif à travers les espaces, si l’artiste Simon Pfeffel, qui reçoit à un bureau, réussit à les convaincre de se laisser porter dans ses bras. Parfois, la déambulation est entravée : le visiteur ne pourra accéder à une partie du bâtiment sans traverser un terrain de basket dépourvu de panier, mais rempli de basketteurs et basketteuses enfiévrés.

Bousculer les codes, empêcher, perturber est au cœur du titre sous forme d’injonction du festival : « Do Disturb ». Les tout jeunes artistes regroupés autour du projet BYOP (Bring Your Own Performance) s’y emploient avec humour : les infiltrations de pigeons humains obsédés par les selfies, les marelles ou choux sur pattes, c’est eux. « Est-ce que la synchronicité est le plus gros atout ou le plus gros inconvénient de ce festival ? Je n’ai toujours pas la réponse », confie la commissaire générale en contemplant la joyeuse anarchie l’entourant.