Enfant prodige de la scène musicale de Kinshasa, Fally Ipupa est le seul artiste d’Afrique francophone à jouer d’égal à égal avec les stars nigérianes de l’afropop comme Wizkid et Davido qui ont ringardisé Abidjan et imposé Lagos comme la capitale africaine de la musique urbaine.

Le seul à pouvoir dire sans se vanter : « Wizkid est un frère. On se connaît depuis huit ans et dès ses débuts je trouvais ce petit très fort. » Tous deux ont enregistré sans faire de bruit à Paris. Ils se retrouvent sur le quatrième album de Fally Ipupa, Tokooos, sorti vendredi 7 juillet. Dix-huit titres, en lingala, en français et en anglais, sur lesquels la voix suave de l’artiste congolais de 39 ans côtoie celles de la star de l’afro-trap, MHD, du rappeur Booba ou encore du baron américain du R & B, R.Kelly. Il en ressort plusieurs tubes qui tournent déjà en boucle dans les mégalopoles du continent.

« Transcender notre culture »

Le style du prince de la rumba congolaise a évolué. Il s’est « urbanisé », modernisé tout en conservant ces mélodies lancinantes d’Afrique centrale qu’il renouvelle. « Je voulais faire un album urbain mais authentique. Je prends le bon côté de l’ancienne génération que je mixe avec notre culture plus globale qui intègre des sonorités empruntées au hip-hop américain qu’on écoute, dit-il lors d’un passage à Paris. Pour rien au monde, je ne négligerai mon public de base, exigeant et chauvin. Je veux transcender notre culture pour l’amener plus loin et la présenter dans le monde entier. »

Fally Ipupa - Na Lingui Yé feat. MHD (Clip officiel)

Auteur, compositeur, interprète, Fally Ipupa a fait sa mue. La rumba congolaise ne suffit plus au « général cinq étoiles » de l’impitoyable et exigeante arène musicale de Kinshasa. Il a brillé dans la mythique formation Quartier Latin, « le Harvard de la rumba » de Koffi Olomidé, qu’il considère toujours comme un « père » malgré ses violences à répétition contre ses danseuses. « Je compatis mais je ne cautionne pas et je lui dis ce que je pense », assure Fally Ipupa.

On sent bien qu’il s’éloigne peu à peu de son maître, dont il est si différent. Face à la vulgarité et aux clichés devenus un peu ringards de certaines stars congolaises, Fally Ipupa se démarque par une élégance simplement branchée, un raffinement discret et une quête obsessionnelle de la qualité. Pour chacun de ses albums, ce musicien exigeant prend son temps, soigne les compositions, quitte à user les techniciens en studio durant des nuits entières. « Chacun de mes albums me prend environ quatre ans, car je recherche une certaine perfection, dit-il. Pour Tokooos, on a enregistré trente titres pour n’en garder que dix-huit. Mais ça, c’est un problème de riche ! »

De la rumba au « Tokooos »

L’art de Fally Ipupa n’est plus de la rumba, dit-il. Ce n’est pas non plus de l’afropop, style porté au pinacle par ses amis stars de Lagos. « Moi, je ne fais pas de l’afropop mais du tokooos, de la musique congolaise urbaine internationale. » Tokooos, c’est un mot qu’il a inventé en dérivant de kitoko qui signifie « beau », « positif » en lingala, raconte l’artiste fier de son concept. C’est son style musical qu’il a créé, mais aussi le nom de son studio et de chaîne de télévision de divertissement qu’il s’apprête à lancer de Kinshasa, sa base, sa ville « où l’on vit à 100 à l’heure » mais dont il ne peut s’éloigner plus de trois mois.

Fally Ipupa

Artiste et homme d’affaires, Fally Ipupa reste discret sur son business, pudique sur sa fortune, se démarquant d’autres artistes qui chantent leur richesse sans retenue. « Nous, on est des bantou, donc on ne dit pas », esquive-t-il lorsqu’on lui demande s’il est millionnaire. Se déplace-t-il en jet ? « En jet-ski », s’esclaffe l’artiste qui veut faire rêver autrement la jeunesse africaine et qui s’implique avec sa fondation pour faciliter l’accès des plus pauvres à l’éducation, à la santé et au logement.

L’amour reste son thème de prédilection. Pas la politique, l’autre moyen de devenir riche à Kinshasa. Fally Ipupa n’a jamais chanté les louanges du président Joseph Kabila ni du mythique opposant Etienne Tshisekedi. Il s’est tenu à l’écart de cet univers toxique et dangereux. Parfois, il n’a pas le choix et la politique vient à lui.

Comme ce mercredi 21 juin à Paris lorsque la préfecture de police a interdit son concert du lendemain à La Cigale craignant pour sa sécurité et redoutant des « troubles graves à l’ordre public ». Les « combattants », ces opposants radicaux et brutaux qui jouent aux justiciers ont fait l’erreur de l’associer au régime de Kabila. Une manière de faire taire la plus belle voix de République démocratique du Congo et l’une des plus grandes stars de la musique africaine contemporaine.

« Les combattants, oui, ça me freine dans mes projets et ralentit mes plans, mais ça ne m’atteint pas, dit l’artiste de sa voix calme dont le dernier concert, le 2 juillet à Kinshasa, a réuni une foule compacte. Ceux qui se disent combattants sont des ignorants jaloux du succès d’un Congolais ». Il s’en amuse. Puis reprend : « Sans eux, j’aurai déjà fait Bercy ! Avec eux, je vais faire mieux ! »