Avant qu’on se soit rendu compte que la proclamation d’indépendance de République de Catalogne n’en était pas vraiment une, l’existence éphémère de cet Etat avait été instantanément gravée. Parce qu’Internet n’oublie rien, et surtout pas les épiphénomènes à haute teneur d’absurdité.

Lorsqu’il prend la parole, le 10 octobre, le président catalan, Carles Puigdemont, a participé à la signature de la proclamation au Parlement local :

  • Il commence par redire que « la Catalogne a gagné le droit d’être un Etat indépendant » et que ce « moment exceptionnel et historique » est « la conséquence politique » du vote du 1er octobre.
  • Dans la phrase qui suit, il dit : « Le gouvernement catalan et moi-même proposons que le Parlement suspende les effets d’une déclaration d’indépendance afin de pouvoir entreprendre dans les prochains jours un dialogue. »

Le site Internet d’El Pais a repassé la séquence avec un chronomètre :

  • La déclaration a duré, en tout, 56 secondes.
  • La fin de la première phrase a été suivie de 34 secondes d’applaudissements.
  • « Puigdemont a continué son discours. La phrase suivante, qu’il a prononcée en 22 secondes, confirmait la suspension de l’indépendance qu’il venait de proclamer. »

Comment raconter ce court instant autrement qu’avec le discours enregistré lui-même ? Comment résumer l’euphorie, l’incompréhension et la déception qui se succèdent presque instantanément ?

Les travailleurs hyperréactifs de l’ombre chez Wikipédia ont rajouté la très temporaire République de Catalogne sur la page des « Etats souverains à la plus courte durée de vie ». Ils lui ont attribué une existence de huit secondes, ce qui en a fait l’Etat le plus éphémère de l’histoire, la République fédérale de Russie de 1918 (six heures) et le précédent Etat catalan de 1934 (neuf heures).

La modification a vite été effacée par les modérateurs. La capture d’écran a survécu et a essaimé sur les réseaux et les fils Whatsapp.

On peut aussi raconter ce moment en images, avec un visage pour représenter l’ensemble des indépendantistes catalans.

Pendant que M. Puigdemont parlait, des milliers de personnes étaient rassemblées sur le Paseo Lluís Companys. Le photographe de Reuters Ivan Alvarado s’est concentré sur une manifestante particulièrement expressive, dont les réactions suivent tellement bien les chicanes du court discours qu’elles en deviennent des allégories.

L’attente

La délivrance

Ivan Alvarado / REUTERS

L’euphorie

Ivan Alvarado / REUTERS

L’incompréhension

Ivan Alvarado / REUTERS

La déception

Ivan Alvarado / REUTERS

Sur les réseaux, la juxtaposition de deux photos de cette manifestante – la création d’un mème en temps quasi-réel – a suffi à ceux qui la découvraient dans leur flux pour comprendre l’essence de ce qu’il s’était passé ce 10 octobre au soir, sans avoir à lire des analyses ou regarder des vidéos.