Film sur Ciné+Club à 22 h 35

Ma' Rosa - Bande annonce HD VOST
Durée : 01:35

C’est un petit bout de femme enrobé, avec de la lucidité dans le regard et de la stature, qui file droit dans le dédale humide de Manille. La voilà au supermarché, réclamant sa monnaie, puis glissant un sou à chacun de ses quatre enfants, négociant âprement avec les commerçants, achetant ceci au-dessous de son prix, promettant de payer cela plus tard. L’argent va et vient entre ses mains, sans jamais s’y arrêter. Crédits et débits la lient à tous ses voisins, dans le quartier populaire où elle tient une épicerie – disons plutôt un boui-boui. Elle y vend toutes sortes de sucreries, y compris celles, moins licites, qu’on s’échange entre adultes sous le manteau.

Elle, c’est Rosa Reyes, dite « Ma’Rosa » (Maman Rosa). Ce que Brillante Mendoza, cinéaste chevronné, raconte à travers son parcours, c’est ce moment où l’argent ne circule plus, mais doit s’extirper, s’extorquer, s’arracher. Pour cela, le film s’attache peu de temps, deux ou trois jours, à l’existence de son héroïne, le soir où une escouade de policiers débarque dans sa boutique, l’arrête avec son mari pour possession de stupéfiants et conditionne leur libération au versement d’une somme indue de 200 000 pesos (3 360 euros). Alors, la course aux billets reprend de plus belle, endossée cette fois par tous les membres de la famille, et avec elle la spirale de l’humiliation, de la compromission, de la violence exercée ou subie. Ma’Rosa est un film qui a l’obsession des chiffres, qui n’arrête pas de compter, son cours dépendant directement des sommes qui s’y rassemblent, comme des dettes qui s’y contractent.

Nombreuses aspérités du rendu

La méthode Mendoza ne change pas : il s’agit d’arracher la fiction à une réalité brute, de filmer celle-ci selon les armes du documentaire. La caméra, portée à bout de bras, emboîte le pas aux personnages, les poursuit, toujours en retard sur eux, comme si ses mouvements répondaient moins à un scénario qu’à l’impulsion naturelle des acteurs. Avec ses longues prises, montées dans la continuité, le réalisateur restitue l’impression du direct, d’un pur présent qui se raconte tout seul, sans intervention. Le cadre tremble, se repositionne à vue, et la texture épaisse de l’image vidéo fait baver les ­contours de l’image. La « saleté » du rendu, ses nombreuses aspérités, accentuent ainsi l’effet de réel.

Jaclyn Jose interprète Rosa Reyes, mère courage  dans « Ma’Rosa ». / PYRAMIDE

Comme souvent avec Brillante Mendoza, cette esthétique laisse une impression mitigée. D’un côté, elle produit de belles choses, comme de faire rentrer dans l’image les rues de Manille, leur grouillement, leur touffeur, non pas comme un décor, mais comme une matière vivante. De même, en captant les lumières rêches des éclairages publics, le film restitue quelque chose de la vie nocturne – chose assez rare, sinon artificielle, au cinéma. En elle, c’est une sorte de fièvre, de jaunisse, de corrosion généralisée qui se manifeste, comme un pendant à la corruption que les personnages rencontrent chez les forces de l’ordre.

Difficile d’ignorer, cependant, que ce filmage au poing se pense bien souvent comme un coup de force, une forme de chantage au réel. Car, sous son habillage brut, Ma’Rosa ne cache, en dernier recours, rien d’autre qu’un mélodrame social rebattu, avec sa mère courage, son père éteint, ses enfants brisés, ses engrenages fatals et ses filles perdues.

Ma’Rosa, de Brillante Mendoza (Philippines, 2016, 105 min).