Shinzo Abe, le premier ministre japonais, à Tokyo, le 14 mars 2018. / KAZUHIRO NOGI / AFP

Depuis que le ministère des finances japonais a reconnu, le 12 mars, avoir modifié le contenu de quatorze documents dans une affaire de trafic d’influence, le scandale Moritomo, au profit d’un opérateur d’écoles privées nationalistes, des centaines de Japonais se réunissent devant le Parlement pour demander la démission du premier ministre, Shinzo Abe, et de son vice-premier ministre et ministre des finances, Taro Aso.

Cet allié du chef de gouvernement semble particulièrement menacé mais a jusqu’à présent exclu de quitter son poste. « Mon travail est d’identifier pourquoi c’est arrivé et d’empêcher que cela ne se reproduise », s’est défendu M. Aso mardi 13 mars. La situation est particulièrement délicate et il pourrait ne pas participer à la réunion des responsables des finances du G20 des 19 et 20 mars à Buenos Aires (Argentine).

L’affaire Moritomo a éclaté en février 2017 quand il est apparu que le groupe, qui s’est donné pour mission de promouvoir un enseignement « réaffirmant le caractère impérial du Japon », avait bénéficié d’un rabais de près de 85 % pour l’acquisition d’un terrain du ministère du territoire, afin d’y construire une nouvelle école. Les dirigeants de Moritomo, Yasunori Kagoike, et son épouse, Junko, sont proches d’Akie Abe, l’épouse du premier ministre. Une citation de Mme Abe appuyant la transaction et encourageant la construction de l’école apparaît dans les versions non modifiées des documents du ministère des finances.

Les aveux de l’administration ont confirmé l’information donnée le 2 mars par le quotidien de centre gauche Asahi, qui révélait que des documents avaient été modifiés pour effacer toute référence à Mme Abe, mais également au premier ministre et à l’organisation ultraconservatrice Nippon Kaigi (« conférence du Japon »), à laquelle appartiennent M. Abe et M. Kagoike.

Arguments peu convaincants

Depuis, l’affaire s’envenime. Un fonctionnaire du ministère des finances s’est suicidé – selon la police – et le directeur de l’agence des impôts, Nobuhisa Sagawa, qui avait témoigné en février 2017 au Parlement sur ce dossier, a démissionné le 9 mars. M. Aso attribue les changements à M. Sagawa, qui les aurait faits pour que le contenu des écrits ne contredise pas ses affirmations face au Parlement. D’autres parlent de « sontoku », un terme japonais désignant une manière d’agir pour prévenir les attentes d’un supérieur. Le nom de Mme Abe aurait été effacé pour complaire au premier ministre.

Mais ces arguments ne convainquent guère. Ancien du ministère des finances, Kazumasa Oguro estime dans le Japan Times que la modification des documents ne peut avoir eu lieu sans pression venue de très haut. Cette altération est un délit grave et « une attaque directe contre les fondements de la démocratie », dénonce le quotidien Asahi.

Manifestation contre le premier ministre, Shinzo Abe, à Tokyo, le 12 mars 2018. / KAZUHIRO NOGI / AFP

M. Sagawa a été nommé à l’été 2017 à la tête de l’agence des impôts par le gouvernement, semble-t-il comme récompense pour avoir « menti » au Parlement. Et le couple Kagoike reste en garde à vue sans contact avec l’extérieur depuis juillet 2017, victime d’une pratique dite de « l’otage de la justice », souvent utilisée dans des affaires politiques.

Pour l’heure, M. Abe veut garder M. Aso au gouvernement car son départ le placerait en première ligne face aux attaques. Et M. Aso, qui fut premier ministre en 2008-2009, dirige une importante faction du Parti libéral démocrate (PLD), la formation au pouvoir. Or M. Abe ambitionne d’être réélu à la présidence du PLD en septembre, et ce pour rester premier ministre trois années de plus. Certains au sein du parti s’interrogent désormais sur cette perspective. En février 2017, Shinzo Abe avait affirmé qu’il quitterait son poste s’il était prouvé que sa femme ou lui étaient impliqués dans l’affaire Moritomo.