Editorial du « Monde ». S’il y a deux mots que les présidents américains devraient désormais rayer de leur vocabulaire, ce sont « mission accomplie ». George W. Bush les avait très imprudemment prononcés en mai 2003 à propos de l’invasion de l’Irak, avec le succès que l’on sait. C’est sans doute trop demander à Donald Trump, malheureusement, que de tenir compte de l’histoire de son pays, fût-elle récente, et de s’abstenir de bomber le torse sur Twitter aussitôt après une opération militaire au Moyen-Orient, comme il l’a fait samedi 14 avril.

Si une mission a été accomplie par le raid allié mené samedi par les forces françaises, américaines et britanniques contre trois objectifs syriens associés à la production d’armes chimiques, elle a été très limitée. Les trois objectifs visés ont été touchés : cette mission-là, militaire, a été réussie. L’autre mission, « redonner de la crédibilité à la parole de la communauté internationale », comme l’a expliqué le président Emmanuel Macron dans son entretien télévisé dimanche soir, reste largement à remplir.

« Trop peu, top tard », regrettent les opposants au régime syrien. On peut difficilement leur donner tort : ces 102 missiles tirés depuis les navires et les avions alliés ne changeront pas le rapport de force sur place, pas plus que les missiles américains tirés il y a un an sur une base aérienne syrienne, après une précédente attaque chimique, n’avaient menacé Bachar Al-Assad. Mais, en dépit d’une amertume compréhensible compte tenu de l’ampleur de la tragédie syrienne, il faut reconnaître trois mérites à l’opération conjointe de Washington, de Paris et de Londres.

Dissuasion

D’abord, ne pas réagir du tout aurait définitivement enterré toute « crédibilité de la parole de la communauté internationale » pour faire respecter les conventions internationales. Le renoncement de Londres et de Washington en 2013 avait changé le cours de la guerre en laissant la voie libre à l’intervention russe en Syrie qui, à partir de 2015, a remis en selle Bachar Al-Assad ; il ne fallait à aucun prix de nouveau laisser franchir une ligne rouge en toute impunité.

Ensuite, le fait que cette opération ait été menée à trois et pas seulement par les Etats-Unis, avec le soutien de l’Union européenne et de l’OTAN dont, expressément, la Turquie, montre qu’il existe encore un peu de cette « communauté internationale », malgré le blocage du Conseil de sécurité des Nations Unies par le veto russe systématique.

Enfin, l’attention se tourne maintenant vers Idlib, que l’armée syrienne va tenter de reprendre aux rebelles. Plus de 2 millions de civils, dont de nombreux déplacés, y sont massés ; il fallait dissuader le régime syrien de faire de nouveau usage d’armes chimiques contre ces civils.

Mais il n’y a pas que les armes chimiques qui tuent en Syrie. Les bombardements sont beaucoup plus meurtriers, comme le montre le terrible bilan – probablement 400 000 morts – de ces sept ans de guerre. La vraie mission à accomplir est de profiter de l’action militaire conjointe du 14 avril pour créer une dynamique diplomatique susceptible de déboucher sur un cessez-le-feu et un début de processus de règlement politique. En évitant soigneusement toute escalade avec Moscou et Téhéran, les alliés occidentaux ont visiblement envisagé cette potentielle sortie de crise. M. Macron, qui se rend fin avril à Washington puis en mai en Russie, pense pouvoir y jouer un rôle. Le défi est de taille, mais tout doit être tenté.