ISABEL ESPANOL

Keberte Tsegaye, bientôt trentenaire, travaille comme docteure à l’hôpital public Alert d’Addis-Abeba, en Ethiopie ; Slim Fendri, la cinquantaine, produit de l’huile d’olive dans la vallée tunisienne de Meknassy ; Quillinah, 12 ans, est élève au Bethlehem Community Centre, dans le bidonville kényan de Kayole. Ces trois citoyens du continent africain – et d’autres – ont, depuis quelques semaines, un point commun : ils se font aider dans leur vie quotidienne par une intelligence artificielle (IA)… sans forcément le savoir.

Smartphone en main, Keberte Tsegaye profite de sa pause déjeuner à l’hôpital pour suivre sur Facebook Messenger les cours de français du robot conversationnel LangBot. Sa langue maternelle est l’amharique. Slim Fendri, pionnier de l’huile d’olive bio en Tunisie, teste depuis mai Phyt’eau, un système d’irrigation intelligent, pour économiser l’eau tout en optimisant la qualité de l’huile de ses oliviers octogénaires. Quand à Quillinah, elle utilise, chaque soir après ses cours, l’application M-Shule, un soutien scolaire personnalisé par SMS alliant IA, neurosciences et psychologie cognitive.

Ces usages mobiles racontent une nouvelle réalité africaine : « Nous vivons un moment de basculement », observe le Tunisien Mehdi Khemiri, « business angel » et « serial entrepreneur » dont la dernière start-up, Favizone, propose un robot conversationnel qui conseille les consommateurs dans leurs achats. « Nous voyons émerger des projets innovants et une véritable culture start-up un peu partout en Afrique, même si certains pays comme le Kenya, le Nigeria et l’Afrique du Sud ont pris de l’avance. » En Afrique, poursuit ce diplômé de Polytechnique, « on ne cherche pas à créer le futur Google mais à trouver des solutions pertinentes et technologiquement innovantes pour résoudre des problèmes au quotidien ».

Effervescence entrepreneuriale

Dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’environnement, ces applications grand public s’appuyant sur l’IA émergent sur un continent où le smartphone connaît une croissance exponentielle. « Le nombre d’appareils, 350 millions actuellement, devrait doubler d’ici à 2020, constate Karim Koundi, associé chez Deloitte Afrique. Les prix ont chuté de 80 à 30 dollars [environ 26 euros] en à peine deux ans grâce notamment à l’apparition d’appareils fabriqués spécifiquement pour l’Afrique. »

Ces applications se nourrissent des données des utilisateurs pour proposer des services toujours plus personnalisés. Signe de reconnaissance, les start-up qui les ont conçues se retrouvent sélectionnées ou primées dans des compétitions d’innovation telles que le Cisco Global Problem Solver Challenge (pour M-Shule), IBM Watson AI Xprize (pour Ubenwa, une application nigériane permettant de diagnostiquer l’asphyxie du nouveau-né), Seedstars (pour LangBot et GiftedMom, une application camerounaise accompagnant les femmes enceintes) et Bloom Masters (pour Phyt’eau).

Cette effervescence entrepreneuriale est rendue possible grâce à une nouvelle réalité technologique : le « cloud », ce service de stockage à distance des données. « Avant le cloud, il fallait acheter des serveurs, des licences qui pouvaient coûter des milliers d’euros, pour créer des modèles d’intelligence artificielle et les tester, explique Mehdi Khemiri. Aujourd’hui, avec quelques centaines d’euros, on peut se lancer sur un projet qui peut se développer très vite. » En Afrique, les obstacles sont plus technologiques, poursuit l’entrepreneur : « Désormais la seule barrière, c’est le savoir. »

Cette situation n’a pas échappé aux grands groupes mondiaux du numérique et de la téléphonie, conscients du vivier d’innovation que représentent ces start-up frugales issues d’un continent où la moyenne d’âge est d’à peine 20 ans. D’où la multiplication des « hackatons », séances créatives à plusieurs développeurs, et des concours, comme le premier « Bots for Messenger Developer Challenge » pour le Moyen-Orient et l’Afrique, organisé par Facebook en juin 2017 et ouvert aux développeurs de 64 pays.

« Ce qui arrive en Afrique avec l’intelligence artificielle illustre le village global, estime Karim Koundi. Nous assistons à une course à l’écosystème : les grands acteurs du cloud – Facebook, Google, Apple, Amazon, IBM –, tout comme les grands opérateurs télécoms – d’Orange à MTN en passant par Maroc Télécom –, se positionnent comme des incubateurs de start-up. Ils cherchent en Afrique des talents et proposent les conditions pour que ces talents se développent chez eux. »

Mercredi 13 juin, Google a d’ailleurs annoncé la création de son premier centre de recherche en IA sur le sol africain, à Accra, au Ghana. Pour ces recherches, qui seront spécialisées dans la santé, l’agriculture et l’éducation, Google a dans la foulée lancé sur les réseaux sociaux un appel à candidatures à destination des chercheurs en « machine learning ».

Risque de « cybercolonisation »

Pour le mathématicien et député français Cédric Villani (La République en marche), auteur du récent rapport gouvernemental sur l’intelligence artificielle, la stratégie de ces grands acteurs privés amène une lecture géopolitique. « C’est une grosse opportunité pour les entrepreneurs », dit-il. Cependant, « le problème concerne, de façon plus diffuse, les gouvernements et les institutions, il y a un risque de captation de la valeur et de la compétence par les institutions étrangères ». C’est un peu ce qu’on a déjà connu en France, poursuit-il :

« Le mot est très brutal, mais techniquement c’est une démarche de type colonial : vous exploitez une ressource locale en mettant en place un système qui attire la valeur ajoutée vers votre économie. Cela s’appelle une cybercolonisation. C’est un risque pour la société, pour les sociétés dans leur ensemble, parce que tout ce qui est pris par les compagnies privées sert à défendre les intérêts des compagnies privées et pas l’intérêt commun ou général d’un pays. C’est une question de rapport de forces. »

Peut-on déjà parler de cybercolonisation en Afrique ? « Trop tôt pour le dire », estime l’élu de l’Essonne, qui, au cours de sa carrière académique, a développé de nombreuses relations avec des pays africains. « Mais il est possible, si l’on n’y prend garde, que ce qui se passera en Afrique soit dans la continuité de ce qui s’est déjà passé dans le monde occidental. La cybercolonisation ne sera pas aussi violente que la colonisation historique, bien sûr. Mais en termes économiques, elle peut être extrêmement puissante. »

Afin de pérenniser la créativité africaine en IA, « il faudrait une volonté étatique, une implication majeure des Etats pour comprendre que la recherche fait partie de l’investissement des pays », ajoute le Guinéen Abdoulaye Baniré Diallo, directeur du laboratoire de bio-informatique de l’Université du Québec à Montréal et lauréat du dernier Next Einstein Forum, à Kigali, qui récompense des chercheurs d’exception.

Alors que l’Europe vient de se doter d’une nouvelle réglementation, le RGPD (règlement général sur la protection des données), qui encadre l’utilisation des données, carburant des algorithmes d’IA, la rapidité du développement technologique en Afrique illustre la course des grandes entreprises privées pour prendre des positions sur tous les continents. Les chercheurs africains sensibles à ces questions de protection des données pourront-ils convaincre les gouvernements de s’en saisir ?

Le Monde Afrique propose une série de sept épisodes pour mieux comprendre les enjeux et usages autour de l’intelligence artificielle, à travers cinq histoires entrepreneuriales, applications imaginées en Ethiopie, au Kenya, en Tunisie, au Nigeria et au Cameroun, et les interviews de Cédric Villani et d’Abdoulaye Baniré Diallo.

Des Africains de plus en plus connectés

L’Afrique a définitivement basculé dans l’ère du mobile. « Le taux d’équipement avoisine désormais les 100 %, et dans de multiples endroits du continent le mobile est la seule façon de communiquer », constate Karim Koundi, associé chez Deloitte Afrique. Les Africains, de plus en plus habitués à être connectés en tout lieu et instantanément, plébiscitent le smartphone, dont l’essor est exponentiel. « Le nombre d’appareils, 350 millions actuellement, devrait doubler d’ici à 2020 », poursuit l’expert.

Tous les habitants du continent ne sont pas encore logés à la même enseigne. Les usages mobiles sont différents « entre les pays côtiers, où la qualité de connexion est meilleure et les prix des communications moins élevés, et les autres, tels le Tchad et le Niger, plus enclavés ; mais la différence diminue », analyse Karim Koundi. Désormais, selon lui, « 80 % du territoire habité » est désormais couvert par les réseaux de téléphonie mobile.

Les citoyens africains adoptent des habitudes similaires aux usagers des autres continents. « Pour se parler par portable interposé, ils utilisent de moins en mois la voix et préfèrent se connecter par des applications telles que Facebook Messenger, WhatsApp et Skype. » Une évolution dont les conséquences économiques sont directes : « Les opérateurs télécoms sont menacés de ne devenir que des fournisseurs de tuyaux. L’intelligence se déplace vers les services et les applications », note Karim Koundi. C’est-à-dire, principalement, vers Facebook et Microsoft.