Une sélection d’ouvrages à emporter dans vos valises, cet été : quinze romans, douze essais. Bonne lecture.

LITTÉRATURE

François Angelier

« Un jardin de sable », d’Earl Thompson, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Charles Khalifa, Monsieur Toussaint Louverture, 830 p., 24,50 €.

A fouler Un jardin de sable, d’Earl Thompson, road-movie apocalyptique et houleux récit d’initiation érotique narrant la saga, dans le Kansas miséreux des années 1930, du jeune Jacky Andersen et de sa branquignolesque famille, à se ruer sur cette version trash et rabelaisienne des Raisins de la colère, on découvre, ahuri, un classique « hénaurme » de la littérature américaine.

« LE MONDE »

Elena Balzamo

« Camarade Anna », d’Irina Bogatyreva, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, Albin Michel, 274 p., 22 €.

Une histoire d’amour entre une Moscovite et un provincial sert de cadre à une autre histoire : l’amour de la jeune femme pour… le communisme ! Fustigeant l’« embourgeoisement » de la société post-soviétique, Anna sacrifie l’homme réel à l’homme idéal, et le présent imparfait à l’avenir radieux. Pathétique dans son idéalisme, effrayante dans son dogmatisme. La radioscopie captivante d’une génération.

« LE MONDE »

Jean Birnbaum

« Le Lambeau », de Philippe Lançon, Gallimard, 512 p., 21 €.

Défiguré lors de l’attentat contre Charlie Hebdo, l’auteur tente de maintenir un lien avec le monde des vivants. Mais les ponts sont coupés. Décrivant cette béance, Lançon hisse chaque évocation intime au niveau d’une méditation universelle sur notre temps, nos aveuglements : sa plume nous en met plein la gueule ; son visage défait exhibe tout ce que nous ne voulons pas regarder en face ; sa lucidité est une fidélité à l’enfant qu’il fut ; ses souvenirs d’enfance ressemblent déjà à nos souvenirs de guerre. Un brûlant journal de deuil.

Florence Bouchy

« La Horde », de Sibylle Grimbert, Anne Carrière, 200 p., 17 €.

Satiriques, épiques ou mélancoliques, les romans de Sibylle Grimbert explorent volontiers les genres et les tonalités. La Horde surprend une fois encore en jouant avec les codes du fantastique. Raconté du point de vue de Ganaël, le démon – assez inexpérimenté – qui cherche à prendre possession d’une jeune enfant, le récit joue avec humour d’un bel éventail de situations à hauts risques littéraires et tend au lecteur un miroir angoissant.

« LE MONDE »

Claro

« Le Dossier M. Livres 1 et 2 », de Grégoire Bouillier, Flammarion, 870 p. et 880 p., 24,50 € chacun.

Deux pavés magistraux sous lesquels se convulse une plage pléthorique. Avec Le Dossier M, la notion d’épisode, chère aux dévoreurs de séries, n’a qu’à bien se tenir : on en tourne les pages en état de haute excitation littéraire, incessamment stimulé, orgasme mental garanti. Un récit aussi tentaculaire qu’une pelote de neurones, obéissant sans doute aux mêmes lois, qui fait de la digression une pensée jazzée, et de l’amour déçu un champ de rhizomes.

« LE MONDE »

Pierre Deshusses

« Comment un adolescent maniaco-dépressif inventa la Fraction armée rouge au cours de l’été 1969 », de Frank Witzel, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Grasset, 990 p., 29,90 €.

Cette odyssée d’un gamin de 13 ans raconte la fracture d’une génération qui ne se reconnaissait plus dans l’austérité morale et la prospérité économique de l’après-guerre, le « côté vacillant » d’une époque. Mais ici pas de célébration. Plutôt un « mélange hybride de pop, de politique et de paranoïa », selon le jury qui lui a décerné le Deutscher Buchpreis.

« LE MONDE »

Xavier Houssin

« Le Bon Cœur », de Michel Bernard, La Table ronde, 238 p., 20 €.

Michel Bernard consacre à Jeanne d’Arc un roman ardent, lyrique, emporté. Grâce à lui on approche le mystère de cette petite paysanne qui sauva le royaume de France et mourut sur le bûcher à Rouen. Un mystère aussi troublant que celui des saisons qui changent ; que celui des paysages, du Barrois au Val de Loire. Un mystère aussi simple, aussi pur que peut l’être l’âme d’une jeune fille. Et aussi grand que les cœurs peuvent le porter.

« LE MONDE »

Bertrand Leclair

« Dans nos langues », de Dominique Sigaud, Verdier, 144 p., 14,80 €.

Dans la rue, une petite fille à peine initiée au langage tient la main de sa mère alors que s’ébauche une conversation entre dames de bonne compagnie. L’enfant éprouve physiquement l’irrésistible métamorphose du corps et des mots de la mère soumise à la pression sociale. De ce sentiment de déchirure initial, Dans nos langues tire un récit d’émancipation d’une belle justesse, célébrant la littérature comme seul viatique sur le chemin d’une parole sensible.

« LE MONDE »

Raphaëlle Leyris

« La Fille qui brûle », de Claire Messud, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon, Gallimard, « Du monde entier », 256 p., 20 €.

Nos illusions, les fictions que l’on se raconte et où se façonnent nos identités sont la matière de Claire Messud, écrivaine d’une profondeur et d’une finesse admirables. En témoigne aujourd’hui La Fille qui brûle, superbe roman de la sortie de l’enfance, sur la dislocation d’une amitié, qui raconte aussi comment la société réduit le champ des possibles pour les jeunes filles.

« LE MONDE »

Eric Loret

« Là où tout se passe », de Lara Pawson, traduit de l’anglais par Yoko Lacour, L’Observatoire, 160 p., 18 €.

Correspondante du BBC World Service en Afrique de 1996 à 2007, Lara Pawson a notamment couvert les guerres civiles d’Angola et de Côte d’Ivoire. Dans ces Mémoires en fragments, où les souvenirs d’enfance se mêlent aux récits de carnages, celle que son frère appelle « la lesbienne à Baader » raconte son goût du danger avec une belle autodérision.

« LE MONDE »

Gladys Marivat

« Douces déroutes », de Yanick Lahens, Sabine Wespieser, 232 p., 19 €.

Douces déroutes capture la musique entêtante du corps-à-corps d’une dizaine de personnages avec Port-au-Prince, sublime et violente capitale haïtienne. Il y a le juge Berthier, assassiné alors qu’il enquêtait sur une affaire qui dérange le pouvoir ; sa fille Brune et ses jeunes amis. Tous sont mis en échec par leur pays et sa corruption rampante, mais tous luttent à leur manière – avec la colère, le travail des mots et de la terre – pour étreindre la vie. Un roman incandescent.

« LE MONDE »

Florence Noiville

« Quelle n’est pas ma joie », de Jens Christian Grondahl, traduit du danois par Alain Gnaedig, Gallimard, « Du monde entier », 160 p., 15 €.

L’intime est la grande affaire du Danois Jens Christian Grondahl. L’amour, le couple, l’éloignement. Dans Quelle n’est pas ma joie, l’héroïne vient de perdre son mari et s’adresse à sa meilleure amie, qui fut sa première femme. Le roman s’ouvre quand la tombe du défunt se referme, et le tour de force de Grondhal consiste à faire un livre total avec presque rien. Comme dans une toile d’Hammershoi, tout est simple et profond.

« LE MONDE »

Monique Petillon

« Divagabondages », de Frédéric Jacques Temple, Actes Sud, « Un endroit où aller », 386 p., 23 €.

Poète et bourlingueur, traducteur et homme de radio, Frédéric Jacques Temple (né en 1921) a rassemblé des chroniques savoureuses, publiées dans des revues depuis 1945. Rien de plus vivant que ce kaléidoscope de souvenirs, qui révèle sa curiosité passionnée pour les écrivains (Blaise Cendrars, Lawrence Durrell, Henry Miller, Gaston Miron). Mais aussi son amour pour la faune sauvage, celle de son « Larzac ancestral ».

« LE MONDE »

Macha Séry

« Bleu de Prusse », de Philip Kerr, traduit de l’anglais (Ecosse) par Jean Esch, Seuil, 672 p., 22,50 €.

Sur ordre du SS Reinhard Heydrich, chef de toutes les polices et futur architecte de la « solution finale », Bernie Gunther, l’antihéros récurrent de Philip Kerr, a dû partir en Bavière en avril 1939. Mission : enquêter sur le meurtre d’un ingénieur abattu par un sniper sur la terrasse du « nid d’aigle » d’Hitler. Mort en mars, Philip Kerr n’a cessé de porter au sommet l’alliance du récit de guerre et d’espionnage, du polar et du roman historique.

Ariane Singer

« L’Uruguayenne », de Pedro Mairal, traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, Buchet-Chastel, 144 p., 14 €.

Un écrivain argentin sans le sou, dont le couple vacille, part en Uruguay toucher une avance sur droits d’auteur. Il espère y retrouver la séduisante Guerra, rencontrée peu auparavant. Les aventures rocambolesques de ce quadra maladroit se succèdent dans ce roman réjouissant qui décrit avec impertinence l’enfermement de la vie familiale et la soif périlleuse d’une nouvelle jeunesse.

« LE MONDE »

ESSAIS

Etienne Anheim

« Le Voyage d’hiver de Schubert. Anatomie d’une obsession », de Ian Bostridge, traduit de l’anglais et de l’allemand par Denis-Armand Canal, Actes Sud, 504 p., 29 €.

Le ténor britannique Ian Bostridge déchiffre le chef-d’œuvre de Schubert. La biographie du musicien, le portrait de la Vienne contre-révolutionnaire et la lecture croisée de Goethe ou Byron rencontrent l’histoire de la musique mais aussi celle des sciences pour éclairer les lieder et composer le portrait chinois d’une Europe romantique qui est notre parente.

« LE MONDE »

Serge Audier

« Communauté », de Martin Buber, traduit de l’allemand par Gaël Cheptou, L’Eclat, « Eclats », 156 p., 10 €.

Philosophe majeur du judaïsme et de la relation « Je et Tu », Martin Buber (1878-1965) fut aussi un socialiste libertaire. Cette anthologie de textes inédits restitue sa vision émancipatrice de la communauté. Il oppose aux mutilations du capitalisme et aux dangers du socialisme étatique l’espoir de nouvelles relations humaines qui feraient vivre quotidiennement la liberté et la solidarité.

« LE MONDE »

Vincent Azoulay

« Rome, cité universelle. De César à Caracalla, 70 av. J.-C. - 212 apr. J.-C. », sous la direction de Catherine Virlouvet, Patrice Faure et Nicolas Tran, Belin, « Mondes anciens », 880 p., 49 €.

Cette somme neuve et stimulante raconte comment Rome se voulut une cité universelle et sut concilier autonomie et intégration, créant une communauté de destin. A l’heure où la construction européenne est en lambeaux, l’Antiquité est à nouveau une ressource d’intelligibilité pour penser les défaillances du présent.

« LE MONDE »

Antoine de Baecque

« Anatomie de la Terreur », de Timothy Tackett, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Serge Chassagne, Seuil, « L’univers historique », 480 p., 26 €.

Pour comprendre la Terreur, l’historien américain emprunte une nouvelle approche. Il s’agit de considérer la manière dont les élites politiques se sont accommodées de la violence en en faisant une source de pouvoir. La Terreur de l’an II ressemble ainsi davantage à une forme de négociation, permanente et urgente, entre les forces du moment.

Gilles Bastin

« La Presse, le Pouvoir et l’Argent », de Jean Schwœbel, préface de Paul Ricœur, avant-propos d’Edwy Plenel, Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 368 p., 23 €.

Peu de choses importent comme notre capacité à juger sur des faits, non sur des illusions. Jean Schwœbel eut en 1968, dans cet essai enfin réédité, une intuition simple et révolutionnaire : confier l’information aux journalistes au lieu de la laisser en pâture aux puissances politiques et économiques. On ne pourrait imaginer idée plus actuelle !

« LE MONDE »

Anne Both

« Un monstre humain ? Un anthropologue face à un crime “sans mobile” », de David Puaud, La Découverte, « Cahiers libres », 250 p., 19 €.

Ce livre relate une histoire saisissante : celle de David Puaud, alors jeune éducateur, qui découvre dans un journal que l’auteur d’un crime monstrueux est un de ces gaillards en perdition qu’il suit depuis quelques années. Le travailleur social se lance alors dans une remarquable enquête (objet de sa thèse en anthropologie) pour essayer de comprendre.

« LE MONDE »

Roger-Pol Droit

« La Langue géniale. 9 bonnes raisons d’aimer le grec », d’Andrea Marcolongo, traduit de l’italien par Béatrice Robert-Boissier, Les Belles Lettres, 198 p., 16,90 €.

Toute langue est un univers. Erudite et passionnée, Andrea Marcolongo explique à tous, dans cette longue lettre d’amour à la grammaire, comment les règles et les possibilités du grec ancien dessinent un monde mental à nul autre pareil. Le gai savoir et l’enthousiasme de cette jeune helléniste ont déjà conquis des dizaines de milliers de lecteurs.

Florent Georgesco

« Qu’est-ce qui fait sourire les animaux ? Enquête sur leurs émotions et leurs sentiments », de Carl Safina, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Odile Demange, Vuibert, 560 p., 24,50 €.

La connaissance de la vie animale se renouvelle à une vitesse sidérante. Cette vaste synthèse permet, en tirant le fil de la conscience des bêtes – hypothèse désormais recevable pour les scientifiques –, d’explorer ce continent fraîchement découvert, et de repenser de fond en comble la question du propre de l’homme.

« LE MONDE »

Jean-Louis Jeannelle

« Beat Generation. L’inservitude volontaire », sous la direction d’Olivier Penot-Lacassagne, CNRS Editions, 392 p., 25 €.

La Beat Generation se réduit souvent à quelques noms (Ginsberg, Kerouac, Burroughs). Ce passionnant volume dresse, au-delà des lieux communs, le tableau d’un mouvement foisonnant, insaisissable. Y domine la quête de ce que la poète Diane di Prima nomme, dans Keep the Beat, « a state of mind » : une sortie hors de soi, par le voyage, les drogues, la musique, et plus que tout le rythme des mots.

« LE MONDE »

André Loez

« 1968. De grands soirs en petits matins », de Ludivine Bantigny, Seuil, « L’univers historique », 450 p., 25 €.

Parmi tant de livres d’histoire sur Mai 68, voici peut-être le plus vibrant : au ras des archives, des prises de parole populaires, des corps émancipés ou meurtris, parmi les étudiants, les grévistes, les paysans ou les policiers, l’enquête fine de Ludivine Bantigny restitue d’une plume enlevée tous les possibles de l’événement, loin des clichés tenaces qui le caricaturent.

Elisabeth Roudinesco

« Les Aveux de la chair. Histoire de la sexualité 4 », de Michel Foucault, édité par Frédéric Gros, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 426 p., 24 €.

Dans ce volume posthume, Foucault explore les textes des Pères des premiers siècles chrétiens, en soulignant à quel point ceux-ci s’inspirent de l’éthique sexuelle des philosophes païens. Il soutient que, depuis Augustin d’Hippone, la sexualité est devenue le paradigme principal de notre subjectivité. Une réflexion magistrale pour un livre inachevé.

« LE MONDE »

Nicolas Weill

« Le Livre contre la mort », d’Elias Canetti, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, Albin Michel, 494 p., 25 €.

Le grand œuvre inachevé d’Elias Canetti paraît à titre posthume sous forme de fragments, en grande partie inédits. Il s’agit d’une hallucinante traversée de l’existence du romancier et penseur par lui-même. En mêlant les « choses vues » à des réflexions philosophiques, Canetti nous embarque avec flamme et drôlerie dans une insurrection contre l’évidence scandaleuse de notre disparition.

« LE MONDE »