LES CHOIX DE LA MATINALE

Cette semaine de rentrée est placée sous le signe de la qualité plus que de la quantité dans les salles obscures. Le maître du fantastique japonais Kiyoshi Kurosawa livre son cinquième film en trois ans, Invasion. Jean-Bernard Marlin filme dans Shéhérazade la brutalité de l’amour entre deux paumés, tandis que Sofia examine les conséquences inattendues d’une naissance hors mariage au sein d’une famille marocaine.

« Shéhérazade » : duo sur le bitume marseillais

SHÉHÉRAZADE Bande Annonce (2018)
Durée : 02:03

On se souvient du personnage du roi de Perse dans Les Mille et Une Nuits, qui, trompé un jour, décide d’épouser et d’exécuter une vierge quotidiennement pour éviter à l’avenir cette situation fâcheuse. Cette manière originale de couper court au débat #metoo rencontre en Shéhérazade une redoutable adversaire, qui suspend la sentence du roi en l’assujettissant au récit feuilletonné nuit après nuit à son intention. Jean-Bernard Marlin a donc bien fait d’intituler son premier long-métrage du nom de la conteuse désarmante, car son film, avec des moyens et dans un décor très différents, raconte un peu la même histoire.

Situé dans le milieu de la délinquance juvénile à Marseille, Shéhérazade appartient à ce type de films qu’on nomme un peu pompeusement « fiction documentée », ce qui veut tout simplement dire qu’il tire dans le meilleur des cas de son substrat documentaire une authenticité plus vive et une puissance d’incarnation décuplée.

Dylan Robert et Kenza Fortas ont connu, dans la vraie vie, la prison pour l’un, le foyer pour l’autre. Dans le film, ils incarnent Zachary, 17 ans, et Shéhérazade, un peu moins. Le premier sort de prison, accomplissant la figure inaugurale d’un polar de la rechute, plus souvent que de la rédemption (il faudra voir le film pour savoir ce qu’il en advient ici). Zonant ainsi, en compagnie du seul ami qu’il lui reste, abruti de la troupe avec lequel il ne manquera pas de se prendre la tête, il tombe sur un groupe de mineures prostituées qui font le pied de grue sur le bitume marseillais. Sous ces atours se présente la jeune Shéhérazade, dure à cuire et œil de velours, port de reine sur déhanché de pute, qui le vole au coin du bois avant de lui donner son cœur en même temps que son corps. Un ménage s’établit ainsi, dont le sordide le dispute à la beauté. Thomas Sotinel

« Shéhérazade », film français de Jean-Bernard Marlin. Avec Dylan Robert, Kenza Fortas, Idir Azougli, Lisa Amedjout (1 h 49).

« Invasion » : menace extraterrestre en forme d’épure

INVASION Bande Annonce (Kiyoshi Kurosawa - 2018)
Durée : 02:00

L’œuvre du Japonais Kiyoshi Kurosawa, né en 1955, maître d’un fantastique cérébral sondant les gouffres d’une quotidienneté atone, traverse en ce moment une phase d’effervescence passionnante, qui consiste non seulement en un regain d’activité (cinq films en trois ans), mais aussi en des expériences narratives et plastiques toujours plus surprenantes. Invasion, son dernier long-métrage en date, présenté à la Berlinale 2018, s’inscrit dans une séquence de création assez complexe. Réalisé dans la foulée d’Avant que nous disparaissions (sorti en France en mars), ce nouveau film apparaît comme son remake, mais sur une tonalité complètement différente.

Les deux œuvres sont, en effet, issues d’un même matériau : la pièce de théâtre Sanpo suru shinryakusha, du dramaturge Tomohiro Maekawa, relecture caustique des films de science-fiction des années 1950, carburant à la menace extraterrestre. Des émissaires extraterrestres ayant pris possession de corps humains s’infiltrent incognito dans la population pour lui voler des concepts et préparer ainsi l’invasion à venir.

Invasion frappe d’abord par son épure, doublée d’une maîtrise impressionnante. Dès les premières scènes dans l’appartement du couple, Kurosawa semble revenir aux fondamentaux de son cinéma : l’inquiétante familiarité de l’univers domestique, la désaffection qui menace le foyer, les espaces habités par une angoisse sourde, une caméra suspendue qui se faufile entre pièces et couloirs à pas feutrés… La conquête extraterrestre, habilement suggérée, consiste surtout à figurer une perte de sens générale, à l’échelle de toute une société qui, dépossédée de ses concepts (ou de ses valeurs), s’effondre dans l’apathie et l’insensibilité. Mathieu Macheret

« Invasion », film japonais de Kiyoshi Kurosawa. Avec Kaho, Shota Sometani, Masahiro Higashide (2 h 20).

« Sofia » : naissance hors mariage au Maroc

SOFIA Bande Annonce (2018)
Durée : 02:12

Sofia appartient à cette catégorie de films qui défient les bonnes manières de la critique : sa force réside dans son ressort dramatique ; or, celui-ci ne se détend qu’aux trois quarts de la projection, propulsant les personnages dans une direction inattendue, ouvrant des perspectives que le cinéma explore rarement.

Un déjeuner familial réunit deux sœurs et leurs familles. Leila (Lubna Azabal) vit dans l’opulence. Elle a épousé un homme d’affaires français (qu’on ne verra jamais), sa fille, Lena (Sarah Perles), a fait des études de médecine. Zineb (Nadia Nazi) reçoit dans son intérieur un peu étriqué. Son époux, Faouzi (Faouzi Bensaïdi), s’apprête à sortir de la gêne en concluant une affaire grâce à l’entregent de sa belle-sœur. Leur fille, Sofia (Maha Alemi), à peine sortie de l’adolescence, s’affaire à la cuisine, avec une mine de déterrée.

En à peine une demi-heure, Lena aura diagnostiqué la grossesse de sa cousine, dont cette dernière n’avait pas conscience, et l’aura aidée à accoucher dans un hôpital de Casablanca, alors qu’au Maroc les relations sexuelles hors mariage sont passibles de prison. La première tient à faire prévaloir les droits des femmes, à punir le garçon dont sa cousine est enceinte, qu’elle tient pour un violeur. Pourtant Omar (Hamza Khafif) n’a rien d’un ogre. Lorsque la famille de Sofia au grand complet rend une espèce de visite d’Etat à celle du jeune homme, on comprend qu’il s’agit moins d’obtenir réparation que de négocier une issue avantageuse pour tout le monde. T. S.

« Sofia », film marocain et français de Meryem Benm’Barek, avec Maha Alemi, Sarah Perles, Lubna Azabal (1 h 20).

Les sorties cinéma de la semaine (mercredi 5 septembre)

  • Shéhérazade, film français de Jean-Bernard Marlin (à ne pas manquer)
  • Invasion, film japonais de Kiyoshi Kurosawa (à ne pas manquer)
  • Sofia, film français et marocain de Meryem Benm’barek (à voir)
  • A la recherche d’Ingmar Bergman, documentaire allemand et français de Margarethe von Trotta (pourquoi pas)
  • Un nouveau jour sur terre, documentaire anglais et chinois de Richard Dale, Lixin Fan et Peter Webber (pourquoi pas)
  • Free Speech. Parler sans peur, documentaire allemand et anglais de Tarquin Ramsay (on peut éviter)
  • Photo de famille, film français de Cécilia Rouaud (on peut éviter)
  • Whitney, documentaire anglais et américain de Kevin Macdonald (on peut éviter)

A l’affiche également :

  • En douce, film français de Jean Jonasson