Charles Aznavour, en octobre 2017. / Laurent Cipriani / AP

Chronique Phil’d’actu. Il est des artistes dont la seule existence crée un pont entre les générations. Charles Aznavour, qui nous a quittés à l’âge de 94 ans, était de ceux-là. Plus « populaire », plus « international » que les autres chanteurs éminents de sa génération (Brassens, Brel, Moustaki et tant d’autres), il partageait avec eux un même souci du texte, une même exigence dans l’exploration des possibles de la langue française.

On s’est beaucoup moqué de l’homme, d’abord de son physique, puis de sa voix un peu chevrotante, de ses prises de position en politique, de son exil fiscal, de son « dernier » tour de chant qui durait depuis plus de vingt ans… Mais nul ne lui a jamais contesté son art de l’écriture. Il est parti en nous laissant plus de 1 400 chansons, dont des dizaines qui comptent parmi les plus grands succès du XXe siècle. Avec quelques thèmes récurrents, qui peuvent fournir une bonne matière à réflexion.

Le sentiment contre les principes : « Il faut savoir » (1961)

Comme Brassens, Aznavour chante le quotidien, le banal, les petites choses. Si la majorité de ses textes est consacrée à la question de l’amour, ce n’est presque jamais pour faire de grandes déclarations, mais bien plutôt pour examiner ce qu’il a de concret. Utilisant le plus souvent le « je » et le « tu », il « incarne » le sentiment dans des personnages qu’on peut presque visualiser : un homme qui boit pour oublier la rupture (Je bois), le quotidien d’un travesti (Comme ils disent), le comportement d’un couple au lit (Après l’amour). Aznavour est un chanteur « réaliste », au sens littéraire du terme.

Cette prééminence de ce que peut ressentir une personne dans son existence concrète peut relever d’une philosophie selon laquelle les principes abstraits, valables théoriquement, n’ont de valeur que s’ils peuvent s’appliquer dans la vie « réelle » (plus exactement « matérielle »). C’est ce qu’illustre la chanson Il faut savoir, dans laquelle le personnage, après avoir décrit tout ce qu’il est impératif de faire au moment de rompre, conclut en disant qu’il en est tout simplement incapable :

Il faut savoir rester de glace […]
Il faut savoir garder la face
Mais moi je t’aime trop
Mais moi je ne peux pas
Il faut savoir mais moi
Je ne sais pas

A cet instant, tout s’effondre, les bons conseils, les « recettes », les prescriptions. Tout s’efface devant le constat nu et définitif : peut-être que les autres le peuvent, mais pas moi, donc cela perd toute valeur à mes yeux. Au final, cette chanson pourrait illustrer la pensée de Nietzsche : les Idées, les principes, les valeurs ne sont que des manières « d’habiller » les passions, de légitimer son propre comportement à ses yeux ou aux yeux des autres, de faire taire en soi ce qu’il y a de vivant, c’est-à-dire d’insaisissable, de « puissant ».

Le temps qui passe : « Sa Jeunesse » (1956)

La tragédie de la condition humaine, c’est probablement la fuite inexorable du temps, selon le paradoxe bien connu d’Augustin : le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore, et le présent se perd dans le passé. Peut-être que seule la poésie est capable de « dire » quelque chose de cette fuite, et Aznavour s’est rangé à ce sujet au côté des plus grands, tels Aragon (Il n’y a pas d’amour heureux) ou Léo Ferré (Avec le temps).

La plupart de ses succès sont d’ailleurs des chansons emplies de nostalgie : La Bohème (paroles de Jacques Plante), Hier encore, et même Mes emmerdes. Ces succès disent bien le soin qu’accordait l’artiste à ses textes ou au choix de ses paroliers à ce propos, mais aussi l’universalité du thème. Mais, à mes yeux, c’est Sa jeunesse qui décrit le mieux ce sentiment mêlé de joie et de regrets à l’évocation du passé. Et elle prend un relief tout particulier dans les enregistrements les plus récents.

Lorsque l’on voit loin devant soi rire la vie
Brodée d’espoir, riche de joies et de folies
Il faut boire jusqu’à l’ivresse
Sa jeunesse
Car tous les instants de nos vingt ans nous sont comptés
Et jamais plus le temps perdu ne nous fait face
Il passe
Souvent en vain on tend les mains et l’on regrette
Il est trop tard, sur son chemin rien ne l’arrête
On ne peut garder sans cesse
Sa jeunesse

En quelques phrases, tout le problème du passage du temps est résumé : quand on est jeune, on se projette, on regarde l’avenir et on peut en oublier de vivre l’instant présent. Or on ne peut revenir en arrière et on risque de regretter quand il sera trop tard.

Ce que je trouve aussi formidable dans ce texte, c’est que ce n’est pas un énième « conseil » d’un grand-père à ses petits-enfants. Comme on l’a vu plus haut, ce genre de prescriptions n’a pas de valeur tant qu’on n’en a pas fait l’expérience. Autrement dit, cette chanson est un avertissement : invariablement, nous finirons tous par ressentir de la nostalgie. Nous ne pouvons jamais vivre pleinement, il nous manquera toujours quelque chose, il est « toujours déjà trop tard », et c’est cela qui est tragique et beau à la fois.

La disparition de Charles Aznavour signifie-t-elle la fin d’une époque ? N’était-il pas le dernier représentant de la grande chanson réaliste d’après-guerre ? Concluons, plutôt, sur cette magnifique chanson qu’il avait composée sur des paroles de Robert Gall en 1963, La Mamma :

Y a tant d’amour, de souvenirs
Autour de toi
[…]
Y a tant de larmes et de sourires
A travers toi
[…]
Que jamais, jamais, jamais
Tu ne nous quitteras !

Thomas Schauder

Un peu de lecture pour aller plus loin
Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, GF, 2000
Saint Augustin, Les Aveux, POL, 2013

A propos de l’auteur

Thomas Schauder est professeur de philosophie en classe de terminale à Troyes (Aube). Vous pouvez retrouver l’intégralité de ses chroniques Phil’ d’actu, publiées un mercredi sur deux sur Le Monde.fr/campus, ainsi que ses autres travaux, sur son site Internet.

En voici quelques-unes :