Le dessinateur centrafricain Didier Kassaï, à Bangui, le 29 décembre 2015. / ISSOUF SANOGO / AFP

C’est au fond du jardin de l’Alliance française de Bangui, derrière la médiathèque jeunesse, que Didier Kassaï a installé son atelier, le précédent ayant été pillé en 2014 lors de la crise en Centrafrique. Dans la petite pièce sombre, un invraisemblable bric-à-brac. Sur le bureau du dessinateur, des papiers, quelques albums, des planches en cours d’élaboration. « Ce n’est pas encore le tome 3 de Tempête sur Bangui », explique Didier Kassaï, un sourire énigmatique sur le visage. A côté du carton à dessins qui lui sert de support, des pots de peinture : « J’ai tous les outils dans l’ordinateur pour coloriser, mais je préfère le faire à la main. Je me sens mieux comme ça. »

Peut-être parce que ces couleurs de sang, d’explosion et de latérite, il est le seul à pouvoir les retranscrire avec tant de réalisme. Tempête sur Bangui, dont le deuxième tome est paru en octobre 2018, c’est un peu la conjugaison de son histoire et de celle de son pays : le périple d’un dessinateur spécialisé dans la communication des ONG et qui se retrouve, avec sa famille, au cœur de la crise, des assassinats, de l’arbitraire.

Extrait du tome 2 de « Tempête sur Bangui », de Didier Kassaï. / DIDIER KASSAÏ / LA BOÎTE À BULLES

Une catharsis ? « Probablement, répond-il, mais aussi l’envie de raconter une autre réalité. Quand la Séléka [milice à majorité musulmane, opposée aux anti-balaka, à dominante chrétienne] est arrivée, j’ai commencé à raconter la guerre sur les réseaux sociaux. Au départ, les rares journalistes étrangers présents s’intéressaient surtout aux chefs de la Séléka. Il y avait une autre version de la crise, qui n’était pas rapportée. J’ai décidé de regrouper ce travail dans Tempête sur Bangui. Je ne suis pas journaliste, mais en tant que dessinateur, j’ai cet avantage de décrire, de montrer ce qu’ils n’ont pas pu photographier, de raconter ce qu’ils n’ont pas pu voir. »

« Il n’y a pas de bons rebelles »

Aujourd’hui, Didier Kassaï continue de réagir à l’actualité. Le transfert du député et ancien chef anti-balaka Alfred Yekatom, dit « Rambo », à la Cour pénale internationale (CPI) l’a notamment fait bondir. Dans un post Facebook, l’auteur avait ironisé : « La Haye est une prison dorée, donc un paradis pour un blédard qui n’a pas d’électricité chez lui. » L’événement retombé, le dessinateur adoucit son trait : « Il est à la CPI, c’est une bonne nouvelle, mais je pense qu’on devait d’abord le traduire devant la justice centrafricaine, comme on l’a fait pour Andjilo », un autre chef anti-balaka récemment condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Extrait du tome 2 de « Tempête sur Bangui », de Didier Kassaï. / DIDIER KASSAÏ / LA BOÎTE À BULLES

Bien que se définissant comme chrétien, Didier Kassaï n’a aucune sympathie pour les anti-balaka, nés en réaction aux crimes commis par la Séléka. « Au début, les gens voyaient en eux des libérateurs, mais après on a compris qu’il n’y avait pas de bons rebelles. Nous qui habitions une zone occupée par les anti-balaka, nous étions tous victimes de cette violence. Dans le troisième tome, je montrerai leur vrai visage. » Didier Kassaï est marié à une musulmane, avec qui il a trois enfants. Après les avoir mis à l’abri dans le sud de la capitale au plus fort de la crise, lorsque la Séléka faisait régner la terreur, ils sont retournés dans leur quartier de Gobongo. Même si les chrétiens y sont plus nombreux, « ma femme se sent mieux là-bas », affirme-t-il, comme pour convaincre que ce conflit n’a pas réellement de base confessionnelle.

La recrudescence des attaques de groupes armés à Alindao, Bambari ou Batangafo, ces dernières semaines, l’a également fait réagir, et son constat est amer. « On se focalise sur la rivalité entre la France et la Russie en Centrafrique et on laisse de côté l’insécurité. Ceux qui meurent, ce sont des pauvres, ce sont des gens qui ont besoin de protection. » Comme beaucoup de ses compatriotes, il critique l’embargo imposé aux Forces armées centrafricaines alors que l’ex-Séléka, elle, continue de s’armer. Une situation qui le rend « pessimiste », même si cela ne l’empêche pas d’avoir de nombreux projets. Et avant tout, en terminer avec Tempête sur Bangui. « Il faut que j’en finisse avec la guerre, pour parler ensuite d’histoires plus douces. »

Tempête sur Bangui, tome 2, de Didier Kassaï, La Boîte à bulles, 176 pages, 24 euros.

LA BOÎTE À BULLES