Pour soutenir les différents projets de tutorat, une centaine d’élèves ingénieurs donnent 15 000 heures par an. Ici, le 24 janvier 2019. / Valentine Vermeil "Pour Le Monde"

Lycéens, étudiants, professeurs, parents, jeunes diplômés... « Le Monde » vous donne rendez-vous en 2019 le 5 février à Marseille, puis à Nancy, Paris et Nantes pour de nouvelles éditions des événements O21 /S’orienter au 21e siècle. Des conférences, des ateliers et des rencontres inspirantes pour penser son avenir et trouver sa voie. Plus d’informations ici.

Par petits groupes, ils bourdonnent autour des tableaux blancs de la classe. Ecrivent puis effacent des formules mathématiques complexes. S’amusent des « fractales qui sont belles à regarder mais chiantes à dessiner » ou de la suite de Fibonacci, cet enchaînement de nombres « découvert en comptant les populations de lapins » L’ambiance est à la fois décontractée et studieuse, complice et concentrée. Comme chaque jeudi, la vingtaine d’étudiants de la classe préparatoire aux études supérieures Sciences et techniques (CPES S&T) du lycée Thiers de Marseille sont venus suivre leurs trois heures hebdomadaires de tutorat à l’école Centrale Marseille, imposant paquebot de béton disgracieux implanté dans le 13e arrondissement, dans le nord de la ville, en bordure de ces quartiers qui concentrent les inégalités et dont quelques tours se dessinent, toutes proches, à travers les fenêtres de la salle.

L’école Centrale de Marseille multiplie les expériences en faveur de l’égalité des chances

Parmi ces bacheliers frais émoulus, certains en viennent, de ces tours, et la plupart sont issus des zones d’éducation prioritaires des quartiers défavorisés de la ville. D’autres sont issus de lycées de zone rurale. Tous ont été choisis sur des critères sociaux et sont volontaires pour vivre cette « année passerelle » qui doit les aider à atteindre les classes préparatoires scientifiques traditionnelles.

« Ouvrir de nouvelles voies d’accès »

Au milieu de ces garçons et filles, dix élèves ingénieurs de 1re et 2e année se relaient pour animer la séance. Ils sont à peine plus âgés que ceux qu’ils appellent les « tutorés », affichent la même allure sportswear… Pas grand-chose ne les distingue. Si ce n’est leurs sweat-shirts fièrement siglés « Centrale Marseille », une maîtrise évidente quand ils parlent maths ou physique et, surtout, le sentiment, loin d’être partagé par leurs élèves du jour, d’être totalement à leur place dans le monde de l’enseignement supérieur.

« Nous visons la réussite académique, mais aussi professionnelle et personnelle », explique Guillaume Quiquerez, fondateur et directeur du Labo sociétal.

A Centrale Marseille, la plus prestigieuse école d’ingénieurs de la région PACA, avec ses 1 100 étudiants, le suivi de la CPES Sciences et techniques est l’une des activités du Labo sociétal. Cette structure unique a été lancée en 2011, cinq ans après la création officielle de la dernière des cinq écoles centrales françaises. Aujourd’hui, le Labo compte une dizaine de salariés, conduit et évalue des expériences qui touchent près d’un millier de bénéficiaires, mineurs ou jeunes adultes. Et implique plus d’une centaine d’élèves ingénieurs qui donnent, bénévolement, 15 000 heures par an.

« Nous essayons de porter sur le territoire de Marseille des solutions concrètes et pragmatiques pour renforcer les compétences de publics défavorisés, en visant leur réussite académique mais aussi professionnelle et personnelle », détaille Guillaume Quiquerez, fondateur et directeur du Labo sociétal. Autrement dit, apporter le soutien de Centrale et de ses futurs ingénieurs pour « ouvrir de nouvelles voies d’accès » à des filles et des garçons que les circonstances sociales n’orientent pas forcément vers les études supérieures. Et, en premier lieu, les enfants des quartiers voisins, dont certains, à l’entrée au collège, ont « sept fois moins de chances de réussir le bac avec mention que dans le reste de l’académie », affirme Guillaume Quiquerez.

« La réalité sociale de Marseille »

« L’ADN des écoles centrales est de former des gens responsables, ouverts sur les réalités de leur ville et de leur temps… Mais nous avons ici une implantation géographique spécifique qui nous pousse à aller plus loin, confirme Frédéric Fotiadu, directeur de Centrale Marseille depuis novembre 2009. Ce n’est pas un campus classique dans une ville classique. De nos fenêtres, nous voyons d’un côté les magnifiques paysages de la chaîne de l’Etoile, mais de l’autre, c’est la Rose, les quartiers nord. Tous les jours, en arrivant au terminus du métro, nos étudiants vivent la réalité sociale de Marseille. »

Dès la première promotion en 2006, des élèves ingénieurs s’étaient ouverts de leur volonté de lancer une activité de tutorat. « Ils passaient tous les jours devant le collège d’à côté et percevaient parfaitement les différences de situation », raconte Guillaume Quiquerez. A l’époque, ce docteur en philosophie de l’économie n’intervenait que ponctuellement à Centrale Marseille. Parallèlement, il dirigeait encore un théâtre de recherche à la Belle-de-Mai, dans le 3e arrondissement. Une expérience au contact de la population d’un des quartiers les plus pauvres de France qui l’a aidé à imaginer les contours du Labo sociétal.

Sous sa houlette et celle de Frédéric Fotiadu, dont il est également devenu le directeur de cabinet, l’idée première du tutorat a été structurée et développée. L’association étudiante Echanges phocéens en assure la gestion exécutive, et son programme, labélisé par l’académie d’Aix-Marseille dans le dispositif « Cordées de la réussite », touche désormais 300 élèves des collèges et lycées des zones d’éducation prioritaires par an. « La promesse initiale, c’est d’assurer cinq années de tutorat aux élèves qui le souhaitent. A partir de la 4e, parce que c’est là que la trajectoire vers l’enseignement supérieur se construit, jusqu’au lycée et à la terminale. 55 % des tutorés font l’ensemble du cursus », détaille Léo Bernard, étudiant ingénieur en 2e année et vice-président d’Echanges phocéens.

« Découvrir des mondes »

C’est ainsi que le mercredi, à Centrale Marseille, est devenu le jour des lycéens. Ils déboulent en début d’après-midi et se regroupent, pour patienter, autour des machines à café du premier étage. Chaque vague correspond à l’arrivée d’une ligne différente de bus, en provenance d’un quartier plus ou moins accessible. « Cela me fait une heure de trajet environ », indique Sofiane, élève de 2de au lycée Saint-Exupéry, situé à l’autre bout des quartiers nord, vers le Port autonome. En ce mois de janvier, l’adolescent vient suivre sa troisième session de tutorat et ne sait trop à quoi s’attendre. « Je me suis dit que cela pourrait m’aider à découvrir des métiers, des formations », imagine-t-il, avant d’affirmer, ravi : « En tout cas, c’est plus détendu qu’avec des profs. »

Des élèves d'une classe préaparatoire aux études supérieures Sciences et techniques du lycée Thiers à Marseille travaillent sur leur programme de mathématiques avec le soutien des tuteurs bénévoles, le 24 janvier 2019. / Valentine Vermeil pour "Le Monde"

Nassim, 15 ans, est un habitué. Il vient de Frais-Vallon, une grande cité de Marseille. Le tutorat, on le lui a proposé dès son dernier conseil de classe de 5e « parce que [j’avais] de bons résultats ». Depuis, il s’y accroche. « Cela m’a fait découvrir des mondes que j’avais du mal à me représenter », assure-t-il. Il se projette agent immobilier ou… journaliste. Son copain Andjib, regard vif et repartie espiègle, se voit, lui, déjà intégré à Centrale pour atteindre son métier de rêve. « Je veux devenir ingénieur automobile depuis tout petit. Le tutorat m’a juste permis de connaître les voies à emprunter pour y arriver et m’a donné encore plus d’envie », explique-t-il, sûr de son destin. « Nous ne sommes pas là pour leur dire que rien n’est impossible parce que nous sommes pragmatiques, sourit Pierre-Quentin Ngandjui Tiako, élève ingénieur de 1er année, originaire du Cameroun. Mais plutôt pour leur faire comprendre qu’ils ne sont pas enfermés dans leur situation sociale et que, s’ils ont une envie, nous pouvons les aider à y parvenir. »

Chaque jeudi, comme ici le 24 janvier, une vingtaine de bacheliers suivent trois heures de soutien. Objectif : intégrer une classe préparatoire scientifique. / Valentine Vermeil pour "Le Monde"

Ce jour-là, avec son groupe d’une dizaine de lycéens, Andjib entame une série de trois séances informatiques destinées à créer un « jeu vidéo narratif ». Dans une salle où s’alignent une cinquantaine d’ordinateurs aux larges écrans, Pierre-Quentin et les tuteurs habituels restent en retrait pour laisser place à des professeurs qui n’en sont pas vraiment. A l’initiative du Labo sociétal, la session est assurée par les membres du programme Passerelle numérique, un autre cycle d’enseignement mis en place par Centrale Marseille.

Cette formation accélérée aux métiers de développeur Web a été élaborée en partenariat avec Pôle emploi et est destinée à des jeunes adultes de 18 à 30 ans issus, eux aussi, des quartiers populaires. Depuis son lancement en 2015, elle connaît un vif succès, relayée par les centres sociaux et le bouche-à-oreille des premiers diplômés. Parallèlement, les équipes du Labo sociétal ont lancé HTTP, un tutorat spécifique à destination des collégiens et lycéens en situation de handicap, « Genre de sciences », programme de sensibilisation à l’égalité hommes-femmes, ou « Dégun sans stage » (dégun signifie « personne » à Marseille), pour trouver à 500 élèves de 3e un site d’accueil « de qualité » pour leur traditionnelle semaine d’observation.


Délivrer les étudiants des stéréotypes

Centrale Marseille n’est pas la seule grande école à mener des programmes à destination des publics défavorisés, mais sa volonté d’affirmer cet engagement comme un des axes forts de sa pédagogie reste singulière. « A côté de notre ambition de contribuer modestement à des solutions, il y a aussi la volonté de former nos élèves à la relation à l’autre, de les faire grandir autrement que sous cloche et de déclencher chez eux un engagement qui s’inscrira dans la continuité », énumère le directeur, Frédéric Fotiadu, qui ne cache pas que, si « 30 % des élèves de Centrale Marseille sont boursiers, la plupart proviennent de classes moyennes ou supérieures ». « Cela permet également de les délivrer des stéréotypes sur la jeunesse de ces quartiers défavorisés et la prétendue abdication des parents », ajoute encore Guillaume Quiquerez.

« En venant de mon lycée, je savais que je ne pourrais pas aller en prépa direct. Je n’avais pas les méthodes, le rythme de travail. La CPES, c’est comme un challenge pour me mettre au niveau », se motive Ryan Mouffok, 18 ans, bac S.

Assis dans la pimpante salle de repos du Labo sociétal, Amaury Richard, 20 ans, confesse, en écho, que ses premières semaines de tutorat lui « ont déjà appris beaucoup sur Marseille ». Ce 1er année est pourtant l’un des rares élèves ingénieurs originaires de la ville – 90 % de sa promotion vient de l’extérieur. « Avant d’aller à la rencontre de ces collégiens dans leur quartier, je n’avais jamais pris conscience de leur véritable situation… Et cela justifie déjà mon engagement dans Echanges phocéens », reconnaît-il.

Depuis quelques semaines, Amaury assure son tutorat dans le collège Edmond-Rostand (13e), classé en réseau d’éducation prioritaire + (REP +). Trois heures par semaine sur place, ainsi qu’une « grosse heure et demie de préparation des activités ». Pas de cours magistraux, mais des séances de jeux pédagogiques, de présentations de sujets scientifiques, et même des visites et des voyages… Son groupe devrait compter une quinzaine d’élèves, mais il assure n’en voir régulièrement qu’entre cinq et dix, « les plus volontaires ». « On leur a donné notre numéro de portable, mais ils ont préféré nous ajouter sur Snapchat… », ajoute-t-il, amusé. « Nous ne sommes pas des enseignants et nous ne prétendons pas l’être, complète Joséphine Dupaquier, 21 ans, étudiante ingénieure. On est juste volontaires, sincèrement, pour aider. »

L’association étudiante Echanges phocéens assure la gestion du dispositif de tutorat, et son programme touche désormais 300 élèves des collèges et lycées des zones d’éducation prioritaires par an. Ici, le 24 janvier 2019. / Valentine Vermeil pour "Le Monde"

Dans les couloirs du 2e étage, les élèves de la CPES Sciences et techniques prennent quelques minutes de pause. Eux aussi se sont portés volontaires pour être là. Souvent parce que les classes préparatoires ne les ont pas retenus ou parce qu’ils n’ont même pas osé les demander sur l’outil d’orientation Parcoursup. « En venant de mon lycée, je savais que je ne pourrais pas aller en prépa direct. Je n’avais pas les méthodes, le rythme de travail. La CPES, c’est comme un challenge pour me mettre au niveau. On a les mêmes profs que les classes préparatoires et une charge de travail qui est presque similaire », se motive Ryan Mouffok, 18 ans, bac S, mention assez bien avec 13 de moyenne. « Ce n’est pas une question de préjugés. C’est juste que le niveau de nos établissements était moins bon », veut croire Youcef Belhadef, 18 ans, dont le frère, passé par cette classe passerelle, suit désormais des études en IUT de physique.

Fatima Tahraoui, qui vient de passer son bac S au lycée Diderot, à quelques centaines de mètres de là, se remémore, elle, son parcours avec un brin d’étonnement : « Je suis venue ici tous les mercredis de 16 heures à 18 heures pendant trois ans pour suivre le programme de tutorat. Et maintenant, je viens pour cette prépa ST. » A la fin de l’année, la jeune Marseillaise ambitionne d’accéder à une classe préparatoire Physique, technologie et sciences de l’ingénieur (PTSI). Et dans quelques années d’intégrer véritablement Centrale Marseille ? Une idée qui désormais ne lui paraît plus inaccessible.

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