Arte, vendredi 22 février à 22 h 30, documentaire

« C’est bien de faire, ce n’est pas intéressant d’avoir fait. » Karl Lagerfeld a toujours refusé de conserver des archives de son travail. Quel dommage, quand on connaît la phénoménale puissance créatrice de ce dessinateur compulsif, que l’on voit pendant près d’une heure noircir des pages, puis les arracher et les jeter à ses pieds. Karl Lagerfeld se dessine, documentaire réalisé en 2012 par Loïc Prigent, le « M. Mode » du petit écran, vient souligner, s’il en est besoin, la perte immense que représente la mort du créateur, mardi 19 février.

Pour rendre hommage au plus français des Allemands, Arte propose de (re) découvrir le maître en action, à son bureau devant un grand carnet de croquis vierge. Sous l’œil du documentariste, dont on entend hors champ la voix juvénile si reconnaissable demander s’il veut bien dessiner sa maison d’enfance, ses premières silhouettes, ou lui-même dans les années 1960, il s’exécute de bonne grâce, avec sérieux, application, gentillesse même.

Assis à son bureau sous un éclairage légèrement blafard, entouré de livres – son autre passion –, mains gantées de cuir noir, sirotant un Coca-Cola dans un verre à pied, Lagerfeld dessine mais surtout se raconte. Le trait est vif, incroyablement précis et maîtrisé. En quelques coups de feutre noir, c’est toute une vie qui se déploie. Il croque la froideur de ses parents et de sa maison d’enfance, le manteau pour lequel il a gagné, très jeune, son premier prix, les silhouettes Balmain, Patou, son amant Jacques de Bascher, son appartement rue de l’Université, avec un luxe de détails stupéfiant.

Prolixe, généreux

Cette plongée dans l’« encyclopédie » Lagerfeld évoque un monde qui n’existe plus, celui des grandes maisons de couture nées dans la première moitié du XXe siècle et garantes d’un savoir-faire dont il était un des derniers dépositaires. Entre deux coups de crayon, il glisse une anecdote tordante sans esquisser un sourire, égratigne – toujours avec élégance – un concurrent, évoque le Saint Laurent « d’avant Pierre Bergé », sans jamais laisser poindre l’ombre d’un regret, d’une amertume. L’homme n’est pas connu pour être nostalgique. Moderne, il dessine les mannequins avec lesquels il aime travailler – Freja Beha, Anja Rubik, Inès de La Fressange, Claudia Schiffer – qui sont dépeintes avec tendresse. Tout comme Choupette, sa très célèbre petite chatte, dont les yeux céladon font craquer tout le monde.

Loin du bruissement des ateliers de couture et des défilés (à retrouver dans le documentaire en cinq parties Signé Chanel, diffusé le même soir sur Arte), ce film intimiste donne à voir un Lagerfeld prolixe, généreux et dont la passion pour les vêtements reste intacte après soixante ans de carrière. Evoquant sa collaboration avec Chanel, il dessine le camélia, sac matelassé, canotier et petite veste en tweed. « Mon boulot, c’est de donner un aspect nouveau à tout ça tous les six mois, explique-t-il, et apparemment j’y arrive assez bien depuis trente ans. »

C’est peu de dire qu’une telle longévité au sein d’une maison de mode est devenue rare, voire anachronique. Le temps qui passe, voilà pourtant un sujet qui ne l’intéresse pas. Quand Prigent lui demande de dessiner où il voudrait être enterré, il sursaute. « Quelle horreur… Il faut disparaître. Quand c’est fini, c’est fini ! »

Karl Lagerfeld se dessine
Durée : 02:13

Karl Lagerfeld se dessine, de Loïc Prigent (Fr., 2012, 52 min). Disponible aussi sur arte.tv.