ARTE - MARDI 2 JUILLET. 22H45 - DOCUMENTAIRE

Début 2018. Mossoul, la grande métropole sunnite du nord de l’Irak, est une ville dévastée. Six mois plus tôt, dans ce qui a été décrit comme la plus grande bataille urbaine depuis celle de Stalingrad, les forces irakiennes soutenues par la coalition internationale ont repris la ville des mains de l’organisation Etat islamique (EI). Pendant trois ans, les combattants de l’EI avaient fait régner la terreur sur plus d’un million et demi d’habitants pris au piège. Après neuf mois de bataille, la libération a un goût amer. Des quartiers entiers, dont la Vieille ville historique, sont à l’état de ruines. Dans les décombres, où se mélangent mines et corps en décomposition dans une odeur insoutenable, des Mossouliotes cherchent encore leurs morts.

A l’ampleur de la tâche de la reconstruction se superposent les rivalités politiques

« La guerre est finie à Mossoul, et maintenant ? », interroge la réalisatrice Anne Poiret, auteure réalisatrice de documentaires d’actualité remarqués (Mon pays vend des armes, 2018, ou encore Bienvenue au refugistan, 2016) et Prix Albert-Londres. Alors que d’autres conflits captent déjà l’attention des médias, Anne Poiret est venue pendant un an, en 2018, observer les stigmates qui affectent Mossoul et ses habitants et les lenteurs d’un chantier de reconstruction gigantesque, qui laisse peu de place à l’humain. Avec très peu de voix off, le documentaire laisse aux habitants et aux responsables politiques le soin de dépeindre l’atmosphère de désolation qui règne sur la ville.

« Qui s’occupe de nous ? Où est l’Etat », interpelle un homme, qui a perdu sa femme et ses enfants dans un bombardement. A l’ampleur de la tâche de la reconstruction se superposent les rivalités politiques. Le gouverneur de Mossoul, Nawfal Al-Sultan - mis en cause dans plusieurs affaires de corruption et qui finira par être écarté du pouvoir en 2019 -, n’a jamais accepté d’être dépossédé du dossier de la reconstruction au profit du directeur de l’université de Ninive, Muzahim Al-Khyatt. Il multiplie les objections et les initiatives personnelles. En parallèle, les problèmes sécuritaires refont surface. Des membres de l’Etat islamique se sont fondus dans la population. Tenus à l’écart par l’administration et la population, leurs familles ressassent leur humiliation et attendent le retour de l’Etat islamique.

Désir de vengeance

La progression chronologique du documentaire rend bien compte du sentiment grandissant que rien n’avance, ou trop peu et trop lentement. Les projets tardent à se concrétiser. Des sites historiques sont détruits à l’initiative du gouverneur, qui n’y voit que des « cailloux ». Des familles cherchent encore leurs morts et leurs disparus. « Il y aura une suite à ce mauvais film », prévient un habitant de Mossoul. Le désir de vengeance des victimes de l’EI fait écho à celui des familles de leurs anciens bourreaux. « Nos enfants se vengeront », promet la mère d’un combattant djihadiste mort.

Dans ce tableau déjà sombre, entrecoupé de quelques scènes porteuses d’espoir comme celles de la vie qui reprend dans l’est de la ville ou des célébrations à l’université de Mossoul, où 40 000 étudiants ont repris leurs études, le docteur Muzahim Al-Khyatt interpelle sur un défi plus grand encore que celui de la reconstruction de la ville. « Est-ce que quelque chose est entrepris ici pour reconstruire l’Humain ? », fait-il mine de se demander. Alors que la jeunesse est laissée à l’abandon, que rien n’est fait pour l’émancipation des femmes, « combien de mois, d’années faudra-t-il pour relever Mossoul, combien de morts encore… ? », interroge, en guise de conclusion, la réalisatrice Anne Poiret.

Mossoul, après la guerre, documentaire réalisé par Anne Poiret (Fr., 2019, 60 min). Disponible également à la demande sur Arte.tv.