Le jeune dramaturge béninois Sedjro Giovanni Houansou lors du cycle de lectures théâtrales « Ça va, ça va le monde ! », organisé par RFI à Avignon, en juillet 2019. / Anthony Ravera / RFI

Il est en train de devenir l’une des références du théâtre en Afrique. Mais qu’à cela ne tienne, Sedjro Giovanni Houansou conserve ses airs timides et réservés de grand ado, comme si de rien n’était. En Avignon, adossé contre un arbre dans le jardin de la Maison Jean-Vilar, il observe discret les six comédiens qui mettent son texte en voix. Le dramaturge béninois suit la représentation des Inamovibles, seul, un peu à l’écart. Incognito sous sa casquette.

Après la dernière tirade, ce lauréat du prix RFI Théâtre 2018 consacré aux auteurs dramatiques francophones du Sud semble presque surpris des applaudissements nourris du public. Son texte a beau avoir les honneurs de l’ouverture du cycle « Ça va, ça va le monde ! », consacré aux dramaturges francophones du Sud, que « la radio mondiale » organise jusqu’au 18 juillet au Festival d’Avignon, il reste modeste et presque inquiet.

Ses premiers remerciements tombent, improvisés. « Il s’agit d’un cri de colère et un hommage à tous ceux qui ont disparu sur la route migratoire Sud-Nord. J’ai voulu déplacer le regard sur la migration et la raconter du point de vue de ceux qui partent et de ceux qui restent », bredouille-t-il, doucement maladroit, avant de s’enflammer littéralement. Car le jeune homme est un faux timide.

La veille, dans un salon feutré d’Avignon, il a pris le temps de déployer toute sa verve, d’exposer ce qui nourrit sa « colère » et fonde sa démarche littéraire. « Tout le monde traite les causes et les conséquences de l’exil et de la migration. Et bien souvent, on se trompe parce que l’attente et le retour ne sont jamais abordés. Et moi, je suis hanté par cette idée », souligne celui qui, à 32 ans, a déjà quatre pièces de théâtre à son actif.

Un ton engagé

Après des débuts comme comédien et metteur en scène dans la troupe de l’université d’Abomey-Calavi, près de Cotonou, au Bénin, il a fait le bilan et a conclu à l’« expérience ennuyeuse »… Alors, en 2012, il change de posture et s’installe face à la feuille blanche pour raconter son « obsession d’explorer une Afrique socioculturelle et politique », ajoute Sedjro Giovanni Houansou.

« Nous avons la chance de vivre sur un continent où tout reste à faire, à créer. Alors, pourquoi malgré cela les jeunes décident-ils de partir ? Ils fuient la précarité, certes, mais nourrissent aussi un rêve d’ailleurs. Or, cette envie légitime est empêchée, criminalisée », poursuit l’auteur. Le ton engagé de Sedjro Giovanni Houansou relaie sa volonté de vivre et de créer sur place, comme toute une nouvelle jeune génération d’artistes africains. D’où le foisonnement d’activités qu’il a lancées au Bénin, où il organise notamment Les Embuscades de la scène – pour donner aux jeunes auteurs une opportunité de diffusion –, et Les Didascalies du monde où, chaque mois, sont lus des textes du continent.

En cela, l’auteur suit-il l’exemple des Congolais Sony Labou Tansi ou Tchicaya U Tam’si, disparus, mais qui demeurent des figures tutélaires de l’art dramatique en Afrique ? S’inspire-t-il de ses aînés, le dramaturge et metteur en scène ivoirien Koffi Kwahulé ou le Togolais Kossi Efoui, deux auteurs dont l’écriture, enlevée et onirique, s’accompagne d’un engagement politique marqué par une contestation des régimes autoritaires sur le continent ?

Ne pas céder aux sirènes de l’exil

« Leur démarche militante est presque similaire, mais Sedjro Giovanni Houansou se démarque par un style d’écriture beaucoup plus onirique », observe Pascal Paradou, qui coordonne pour RFI le cycle de lectures théâtrales « Ça va, ça va le monde ! ». L’auteur lui-même semble ne pas trop savoir. « Je suis en colère parce que la précarité tue l’envie chez nous, mais je ne suis pas un contestataire », finit tout de même par répondre Sedjro Giovanni Houansou, en rappelant qu’il observe « avec bienveillance et intérêt » la présidence du chef de l’Etat béninois Patrice Talon.

Qu’à cela ne tienne, Sedjro Giovanni Houansou, père de trois enfants en dépit de son jeune âge, a choisi de ne pas céder aux sirènes de l’exil, « convaincu qu’écrire à domicile ne peut que garantir une certaine authenticité de l’écriture ». Cela lui vaut, notamment depuis l’obtention du prix RFI Théâtre 2018, de voyager à travers l’Afrique et l’Europe. Il bénéficie même du dispositif Visas pour la création de l’Institut français, qui lui permet d’effectuer des résidences artistiques, comme c’est actuellement le cas au Centre national des écritures du spectacle, à La Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, ou de voir sa pièce être montée au Centre dramatique national de Rouen par le metteur en scène David Bobée.

Conquérir le monde tout en vivant dans son pays ! Telle est la démarche de Sedjro Giovanni Houansou, qui s’empresse tout de même de préciser, comme s’il en était gêné, que celle-ci « n’est en rien donneuse de leçons », juste « une manière de me poser des questions sur les drames que subit l’Afrique ».