Située en plein centre du Niger, au cœur du Sahel, Agadez est devenue au fil des années l’un des principaux centres de transit sur la route de l’Europe pour les migrants en provenance d’Afrique de l’Ouest. Sous l’œil complaisant des forces locales, des camions ou des pick-up chargés à ras bord de candidats à l’exil quittent chaque jour la ville en direction du Nord, avec l’espoir de rallier les rivages de la Méditerranée, via la Libye ou l’Algérie.

D’ici quelques mois, à Agadez, la misère la plus cruelle voisinera avec la technologie la plus moderne, celle des drones armés de l’armée américaine (des Reaper MQ-9). Celle-ci est en effet en train d’aménager une vaste base aérienne à la lisière sud de la ville, comme l’a récemment détaillé le site The Intercept. Cette installation lui permettra de surveiller toute la région : le nord du Niger donc, mais aussi le Mali et peut-être surtout la Libye, que l’organisation Etat islamique tente d’investir en profitant du chaos qui s’est emparé du pays depuis la mort de Kadhafi, il y a tout juste cinq ans.

100 millions de dollars

La construction de cette base est l’investissement le plus important actuellement réalisé par le Pentagone sur le sol africain : son coût est estimé à environ 100 millions de dollars, selon The Intercept. Mais pourquoi le Niger, et plus précisément Agadez ? D’abord parce que les autorités locales sont demandeuses : enserré entre le Mali, l’Algérie, la Libye, le Tchad et le Nigeria, le Niger est situé au cœur des turbulences qui secouent la bande saharo-sahélienne. Le pouvoir de Niamey doit faire face aux incursions meurtrières de Boko Haram sur son flanc méridional, mais aussi, à l’Ouest, à celles des djihadistes qui écument le territoire malien. Et il redoute, peut-être plus encore, l’installation dans le nord du Niger de combattants de Daech qui pourraient y chercher refuge après avoir été boutés hors de Libye par les forces soutenues par les Occidentaux.

En construisant cette imposante base de drones à Agadez, les Américains répondent aussi à un besoin de Paris. Depuis août 2014, la France mène l’opération Barkhane, visant à empêcher les groupes djihadistes de recréer des sanctuaires terroristes dans la région.

Plus de 3 000 hommes, épaulés par des détachements d’hélicoptères et des avions de chasse, sont répartis entre le Mali, le Niger et le Tchad. C’est peu et beaucoup à la fois. Peu, car ces effectifs peuvent paraître dérisoires au regard de la taille de la zone à surveiller (5 millions de kilomètres carrés), mais c’est beaucoup au regard du poids financier de l’opération sur le budget de la défense et des effectifs globaux de l’armée française. L’efficacité de Barkhane est conditionnée à la mise à disposition de moyens de surveillance sophistiqués, permettant de repérer, traquer et harceler les groupes djihadistes locaux quasiment en temps réel.

Soutien vital des Américains aux opérations françaises

Or, dans le Sahel, la France ne dispose que de trois drones de type Reaper. C’est clairement insuffisant pour remplir les objectifs assignés à Barkhane. Paris a donc besoin du soutien actif des Américains, pour la surveillance de la bande saharo-sahélienne, mais aussi pour le transport tactique.

La base d’Agadez, précise The Intercept, sera ainsi dotée d’une piste d’atterrissage d’une longueur de plus de 1 800 mètres, capable d’accueillir des avions-cargos C-17. En résumé, la France est aux avant-postes dans le Sahel, mais le soutien des Américains y est vital.

En édifiant la base d’Agadez, qui devrait être opérationnelle en 2017, les Etats-Unis se montrent fidèles à leur approche en Afrique : hormis une base permanente à Djibouti, d’où décollent les drones qui frappent en Somalie et au Yémen, pas d’engagement massif, mais de petits détachements de forces spéciales à des endroits très spécifiques (Ouganda, République centrafricaine et sans doute Libye), des instructeurs dans le Sahel et des moyens de surveillance sophistiqués permettant de renseigner leurs alliés et de cibler eux-mêmes les chefs terroristes.

Reste la question de l’efficacité sur le long terme de cette stratégie. En juin 2015, Mokhtar Belmokhtar avait été donné pour mort par les autorités de Tripoli suite à une frappe américaine. Mais son décès n’a jamais été confirmé depuis.


Ancien journaliste chargé de l’Afrique et des questions de défense à Libération, Thomas Hofnung est chef de rubrique à TheConversation.fr. Il est l’auteur de La Crise ivoirienne (éditions La Découverte, 2011).