Le représentant du pape en République démocratique du Congo (RDC), Mgr Luis Mariano Montemayor, lors des négociations entre le pouvoir et l’opposition à Kinshasa le 31 décembre 2016. | Robert Carrubba/REUTERS

Un îlot de quiétude se cache dans Kinshasa. Derrière un haut portail en fer brun, une petite allée traverse un jardin discret, agrémenté d’une fontaine aux eaux cristallines, pour atteindre la vaste demeure. L’hôte des lieux honore d’une ponctualité rare le rendez-vous. Il est 16 heures et quelques minutes quand Mgr Luis Mariano Montemayor s’installe sous la croix qui toise la pièce. Yeux rieurs, timbre chantant d’un Argentin s’exprimant en français, le nonce apostolique affiche un flegme étonnant, pour qui joue comme lui en terrain miné.

« L’arène politique du moment »

« Avec [Joseph] Kabila, cela ne va pas bien, je ne crois pas que je puisse y aller », a déclaré son ami le pape François à l’hebdomadaire allemand Die Zeit cette semaine. Le président congolais avait été reçu au Vatican en septembre 2016 mais ne semble guère enclin à rendre l’invitation au chef d’une Eglise catholique dont il se méfie.

« J’ai réussi à dérider Kabila une fois, s’amuse le nonce apostolique. Quand je lui ai présenté mes lettres de créance, je lui ai dit qu’au moins, désormais, il pourrait m’expulser en parfaite légalité, cela l’a fait sourire. »

Le deuxième et dernier mandat constitutionnel du chef d’Etat s’est achevé le 19 décembre 2016. Le président a toutefois négocié son maintien au pouvoir jusqu’à la tenue d’élections. Des tractations entre opposition et majorité présidentielle menées aux forceps de l’autre côté d’un mur ombragé par les palmiers de la résidence du Vatican. Là siège la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco).

« Bienvenue dans l’arène politique du moment », s’esclaffe un évêque. Deux petits immeubles et une allée impersonnelle, tel est le décor d’une lutte politique sournoise, longue et impitoyable dont dépend le destin du plus grand pays d’Afrique francophone. Démarré le 8 décembre, interrompu après la mort de l’icône de l’opposition Etienne Tshishekedi le 1er février à Bruxelles, le dialogue a enfin repris, jeudi 16 mars, sans pour l’heure accoucher d’un calendrier électoral précis ou d’un nouveau gouvernement.

Le nonce apostolique vient en voisin et tente en toute discrétion d’harmoniser ce processus. Nombreux sont les diplomates et fonctionnaires de l’ONU à l’avoir mis en garde. Lui n’en a cure et estime que c’est son devoir que de s’essayer à cette « mission impossible », anticipant quelques coups bas et les efforts des stratèges de Joseph Kabila pour « ralentir le processus, trouver des points de blocage, chercher à diviser l’opposition ». Poussé à la table des négociations par les puissances voisines, notamment l’Angola, la communauté internationale – Nations unies en tête –, le clan Kabila, sans échappatoire, continue de louvoyer.

Le « miracle » de l’accord

Il y a bien eu un accord politique, signé le 31 décembre, entre les deux camps. Un texte mal ficelé, flou et dont la mise en œuvre est toujours discutée. Des négociations marquées par la « médiocrité », déplore le prélat, par des marchandages interminables autour de la répartition des si lucratifs maroquins ministériels.

« C’est déjà un miracle d’être arrivé à cet accord. Personne n’y croyait. Nous-mêmes, nous pensions que nous allions négocier dans un pays en guerre, rappelle dans un sourire le diplomate. C’est la preuve que la logique des seigneurs de guerre qui a longtemps prévalu s’estompe et c’est déjà un signe positif. »

Si Mgr Montemayor semble faire un effort pour adoucir le fond de sa pensée, contenir une sévérité qui contraste avec la douceur de son sourire et son humour, son regard sur les politiques se veut sans états d’âme : « Etre payé semble être la principale motivation des hommes politiques congolais, constate le diplomate du Vatican. Quel que soit leur camp. Cela donne une impression assez désagréable d’une classe politique très détachée des préoccupations du peuple et d’un Etat avant tout prédateur. » Etonnant quand les élus professent tant leur foi que leur amour du pays et du peuple ?

Mais la « schizophrénie morale des dirigeants n’est pas spécifique au Congo », souligne avec malice l’envoyé spécial du pape, qui sait le chemin vers les élections encore long et tortueux. « Les massacres dans le Kasaï, à Béni ou au Tanganyika sont liés au processus électoral, tout le monde se positionne », assure l’ambassadeur du Vatican. Qui ne méconnaît pas les dangers à s’immiscer dans la politique congolaise, et la crainte de servir de caution à ces élus si détachés du peuple. « Nous avons estimé que ne pas y aller serait pire que d’y aller. Mais ne vous y trompez pas. Notre objectif consiste à ce que des élections aient lieu afin que le peuple puisse juger ses dirigeants et ait un droit de regard. »

Rêve d’élections

Le nonce apostolique le sait bien : le chef de l’Etat ne l’apprécie pas, se méfie même de lui et de cette Eglise catholique si influente dans son pays. Adepte des mouvements religieux évangéliques, Joseph Kabila considère l’élite catholique comme trop proche de l’opposition, et n’apprécie guère son immixtion dans le champ politique.

« Vous savez, l’Eglise a une histoire particulière au Congo, dit Mgr Montemayor. Elle s’est implantée durablement, s’est structurée, est un véhicule d’éducation. Et nous sommes présents partout dans le pays, c’est l’une des seules institutions qui fonctionne ici. Nous avons 40 millions de fidèles [sur une population totale estimée à 85 millions d’habitants]. Le président a été obligé de la prendre en compte… et de nous missionner pour le dialogue. »

Le président, taiseux, discret et hostile à cette Eglise, ne le reçoit pas ou peu. Alors, pour faire passer ses messages, Mgr Montemayor a recours aux âmes damnées de la présidence, dont le directeur général de l’Agence nationale de renseignement, Kalev Mutond, qui jouent les missi dominici et se rend fréquemment à la Cenco pour prendre le pouls des négociations. Pointé du doigt par la communauté internationale, à commencer par les Etats-Unis qui l’ont placé en décembre sur la liste de leurs sanctions, M. Mutond est accusé d’avoir organisé les répressions mortelles contre des manifestations anti-Kabila.

Le sacerdoce du nonce est suivi pas à pas par le pape François. Une mission non dénuée de vision terrestre. Connue pour la richesse de son sol et ses sous-sols, soumise aux appétits des puissances et entreprises étrangères, la République démocratique du Congo (RDC) occupe une place stratégique sur la carte religieuse. Un terrain où les influences « évangéliques, catholiques et musulmanes se rencontrent. Il est important que l’église continue d’œuvrer ici pour établir des bonnes relations avec les autres cultes et veiller à éviter une guerre religieuse, comme cela a pu arriver en Centrafrique ». Un spectre que le nonce entend bien exorciser.