Une des parois de la grotte espagnole de la Pasiega, avec des motifs peints en rouge. / P. Saura.

L’art est-il le propre d’Homo sapiens ? Le débat entre paléoanthropologues fait rage depuis des années, entre ceux qui font de l’homme moderne l’auteur exclusif des peintures préhistoriques et ceux qui estiment que son cousin Neandertal disposait lui aussi de facultés artistiques et symboliques. Publiée dans Science vendredi 23 février, l’étude d’une équipe internationale veut trancher le débat en faveur de cette seconde vision des choses.

Ces chercheurs emmenés par Dirk Hoffmann (Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste, Leipzig, Allemagne) se sont intéressés à trois grottes ornées espagnoles : La Pasiega (région de Cantabrie), Maltravieso (Estrémadure) et Ardales (Andalousie). Occupées par des membres du genre Homo depuis au moins 100 000 ans, elles présentent différents types de peintures, certaines figuratives comme des groupes d’animaux, d’autres plus simples comme des points, des lignes ou des mains au pochoir. Et, sur la couche picturale, le temps a déposé un mince voile de calcite auquel se sont intéressés les chercheurs. Le dater permet en effet de donner un âge minimal aux œuvres qu’il recouvre.

Cette équipe a donc prélevé plusieurs dizaines de minuscules échantillons de ce carbonate de calcium. Elle les a ensuite soumis à une technique de datation qui examine deux produits de la désintégration radioactive naturelle de l’uranium 238 : l’uranium 234 et le thorium 230. Le rapport entre les deux permet d’estimer l’époque à laquelle la calcite s’est formée. Selon les résultats présentés dans Science, si la plupart des échantillons ont donné des dates tournant autour de 40 000 ans, les chercheurs ont aussi mis en évidence, dans les trois grottes, des parois peintes dotées de voiles de calcite vieux d’au moins 64 800 ans.

Culture symbolique

Or, à cette époque, le seul Homo présent en Europe était… Neandertal. H. sapiens n’a atteint cette partie du monde qu’il y a 40 000 à 45 000 ans. Pour les auteurs de l’étude, la logique impose de conclure que les néandertaliens étaient aussi des artistes. Une seconde étude conduite par Dirk Hoffmann, publiée simultanément dans Science Advances, enfonce le clou quant à la capacité de Neandertal d’avoir une culture symbolique en montrant que, dans une autre grotte espagnole, ces cousins de l’homme moderne ont laissé des coquillages contenant des traces de pigments il y a 115 000 ans. Forts de ces deux résultats, Dirk Hoffmann et ses collègues en tirent la conclusion suivante : « Cela ne laisse pas de doute sur le fait que les hommes de Neandertal partageaient une pensée symbolique avec les premiers hommes modernes et que, pour autant qu’on puisse le déduire de la culture matérielle, on ne pouvait pas distinguer Neandertal des premiers hommes modernes sur le plan de la cognition. »

Détail d’une des peintures de la grotte de La Pasiega, avec, à droite, son interprétation. / Hoffmann et al./Science.

Pour le spécialiste de l’art préhistorique qu’est Michel Lorblanchet, le résultat de l’étude de Science, qu’il a cosignée, n’est pas une si grande surprise : « Pour moi, c’est simplement une indication supplémentaire que les néandertaliens avaient commencé à faire des peintures. » Le chercheur français rappelle ainsi que, avec la même équipe, il avait commencé à dater « la grotte des Merveilles à Rocamadour, qui comporte des chevaux, des félins, mais aussi des ponctuations et des mains négatives. Nous avions fait sept prélèvements invisibles et obtenu, avec la technique de l’uranium-thorium, deux dates autour de 50 000 et 70 000 ans. Or, à 2 km de là, nous avons la grotte Sirogne avec les ossements de six néandertaliens… Mais quand nous avons fait une nouvelle demande d’autorisation de prélèvements pour confirmer ces datations, cela nous a été refusé. Dorénavant, aucun prélèvement ne peut être fait dans le champ graphique d’aucune grotte française. C’est une erreur majeure à mon sens. La même équipe est allée travailler en Espagne et c’est chez nos voisins que la connaissance progresse alors qu’en France elle stagne… »

Alors, Neandertal artiste peintre, affaire bouclée ? Pas si sûr. Chercheur au CNRS et spécialiste des sociétés néandertaliennes, Ludovic Slimak émet de fortes réserves sur les résultats publiés dans Science : « Les éléments de démonstration ne sont pas là, car, contrairement à ce qui a été fait pour dater la grotte Chauvet, où on a croisé plusieurs méthodes, ici on n’utilise qu’une seule technique de datation, celle de l’uranium-thorium. Celle-ci peut être valable, mais elle est aussi connue pour varier suivant un certain nombre de facteurs physico-chimiques et donner des dates très anciennes aberrantes. »

Prudence

Même prudence chez le spécialiste de la datation isotopique Michel Fontugne, qui rappelle que cette technique examine les proportions respectives d’uranium et de thorium dans la calcite : « Or, l’eau peut passer et repasser sur ces voiles de calcite et lessiver l’uranium qu’ils contiennent, mais pas le thorium, qui n’est pas soluble dans l’eau. » Le risque est donc d’obtenir des résultats faussés, artificiellement vieillis. Michel Fontugne constate que les teneurs en uranium présentées dans l’étude « sont très faibles et très variables. Il est possible qu’il y ait eu migration de l’uranium. Les mesures sont certainement bonnes mais les auteurs, en donnant leurs datations, se basent, sans le prouver, sur l’idée que l’uranium n’a pas été lessivé ».

Une fois émise cette réserve de taille, Ludovic Slimak reconnaît que, si les datations étaient exactes, « ce serait une très grande avancée, un renversement de concept aussi important que lorsqu’on a découvert les premières grottes ornées : à l’époque, on pensait que l’art ne pouvait pas être aussi ancien et que l’homme préhistorique en était incapable ». Michel Lorblanchet, quant à lui, rappelle que Neandertal a longtemps été considéré « comme une brute. Quand on a découvert ses sépultures, certains préhistoriens ont dit qu’il ne pouvait avoir enterré ses morts avec des offrandes… »

Pour la préhistorienne Marylène Patou-Mathis, directrice de recherches au CNRS, qui vient de publier un Neandertal de A à Z (Allary Editions, 620 pages, 24,90 euros), les études de Science et de Science Advances confirment la « réhabilitation » de Neandertal, qui est à l’œuvre depuis quelques années : « Cela démontre l’hypothèse que certaines figurations – traits, points – sont peut-être dues aux néandertaliens. Petit à petit, on s’interroge sur le fait d’attribuer toutes les peintures exclusivement à Homo sapiens. » « Certains collègues, poursuit-elle, sont encore imprégnés par l’idée que ce qui vient avant nous est moins bien, par une conception du monde, de la société, de l’autre, avec des notions d’inférieur et de supérieur. Neandertal n’est pas inférieur ni supérieur, il est différent, point. »