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Lorsque Olivier Jullien décide, au milieu des années 1980, de créer son propre vin, personne ne fait le sien autour de lui. Son père et ses grands-pères possèdent des vignes, mais ils apportent les raisins aux caves coopératives alentour. Nous sommes à Jonquières, dans la plus petite commune viticole de l’Hérault, dans un Languedoc qui n’est alors pas ­réputé pour la qualité de son vin.

Mais 1985 est une année charnière. Celle de la reconnaissance de l’appellation d’origine contrôlée (AOC) coteaux-du-languedoc. Pour Olivier ­Jullien, c’est aussi un tournant. Enfant unique, il a alors 20 ans ; son père, 40. Logiquement, comme partout ailleurs, le fil aurait dû travailler en famille pour, petit à petit, reprendre le domaine. Et là, non. Les différences d’approches sont trop fortes. Et surtout le fils a une autre approche de la région  : il veut prouver qu’il peut en être digne. Mais sans terre à reprendre. « J’ai loué, puis acheté mes vignes petit à petit, raconte ­le vigneron. Même si je n’en ai pas hérité, je suis forcément marqué par l’histoire, les lieux, l’ambiance ­sociale. »

Un choix incompris de ses deux-grands pères

Ses deux grands-pères ne comprennent pas non plus pourquoi il tient à mettre son nom sur une étiquette. Olivier Jullien le raconte dans la préface de son livre, La Mécanique des vins. Le réenchantement du Languedoc (Grasset, 224 p., 18 €)  : « Je crois que Marcellin a été inconsolable face à ma décision. Elle incarnait pour lui l’individualisme qu’il avait combattu toute sa vie et surtout le risque majeur, pour moi, de ne pas faire la sieste tous les jours (…). Alipe était simplement étonné. Il ne voyait pas à quoi cela servait de mettre du vin en bouteilles. » De ses deux grands-pères aux personnalités ­opposées, il s’amuse à dire qu’il a hérité de deux bâtons, « celui de la révolte et celui de l’amour », qui l’ont mené à trouver une voie personnelle, où l’individualisme sert le collectif, et vice versa.

Sur ce chemin nouveau, ouvert par Olivier Jullien, de nombreux jeunes vignerons se sont engouffrés. Depuis une quinzaine d’années, la part des coopérateurs ne cesse de diminuer dans le Languedoc  : elle ne représente plus que 55 % de la production. Loin d’être tous des héritiers, les nouveaux venus rachètent des­ ­terres viticoles destinées aux caves coopératives depuis plusieurs générations. Avec sa superficie d’une vingtaine d’hectares, le Mas Jullien est un repère pour cette jeune génération. Il l’est aussi pour son père. Inspiré par son fils, Jean-Pierre Jullien a créé dix ans après lui son propre domaine, le Mas Cal Demoura. Cette « transmission » dans le sens fils-père est un exemple unique dans le monde viticole. Plus étonnant encore, Olivier décide de ne pas reprendre la suite de son père lorsque ce dernier prend sa retraite, en 2004. Le domaine paternel fut vendu à Isabelle et Vincent Goumard, nouveaux venus dans la région. Aujourd’hui, ils produisent l’un des meilleurs vins du Languedoc.

« Même si je n’ai pas hérité de mes vignes, je suis forcément marqué par l’histoire, les lieux.  » Olivier Jullien

Olivier ­Jullien observe avec recul ces changements de propriétaires. Chevelure grisonnante, tel un sage, il sait que la transmission est une équation complexe, dont la donnée principale est le prix de la terre. Dans le Languedoc, c’est encore abordable, entre 10 000 et 30 000 euros l’hectare, très, très loin derrière ce que peuvent coûter certains domaines de Bourgogne ou de Bordeaux.

« C’est une chance d’avoir des terres à des prix peu élevés, raconte le vigneron. Les héritages restent possibles, alors qu’il est devenu presque impossible d’hériter, ailleurs, d’une légende, d’un lieu mythique. Regardez, partout où les vignerons en profitent pour faire grimper les prix, ils perdent leur patrimoine au profit de grands groupes internationaux. A moins que les lois françaises ne changent et ­qu’elles ne permettent que les terres appartiennent à ceux qui les travaillent. C’est le problème récurrent des régions viticoles à forte notoriété. »

La terre languedocienne, protégée de la spéculation

En d’autres termes, la terre languedocienne est encore protégée de la spéculation. Elle reste une porte ouverte aux passionnés du vin  : rêve de liberté, de changement de vie, de s’accomplir, elle est pleine de promesses. Mais, attention, rien n’est simple en Languedoc, la vie rurale y est parfois dure. Olivier Jullien dirige un des deux ou trois meilleurs domaines de la région, grâce à sa force de détermination et son travail sur le long terme  : à 20 ans il le voulait vraiment, et trente ans plus tard il y est encore. « C’est d’un combat dont j’ai hérité, d’une mission qui m’a obligé à ­tendre vers le meilleur. » Dans son vignoble, il travaille à la perfection et vend une bouteille 30 euros. Un rapport qualité-prix exceptionnel pour du vin haut de gamme.

Qui héritera du Mas Jullien ? Sa réaction est nette. « Je ne sais pas du tout. » Il a une fille de 13 ans, mais n’ébauche aucun scénario. Trop tôt. Il ajoute  : « Au vu des bouleversements environnementaux et sociaux prévisibles, ce n’est pas un sujet prioritaire pour moi. » Mais on l’imagine bien suivre l’exemple de son père et vendre son domaine. A ce propos, il a cette jolie formule, qu’il pourrait développer dans un prochain livre  : « Il ne faut pas confondre la transmission avec l’héritage. » Pour la transmission, cet homme qui vit au présent est intarissable  : « Je suis comblé. Je suis arrivé sur cette terre vierge avec plein de rêves dans la tête, et j’ai vu presque tous les vignerons de cette région s’installer ! Quand je plante une vigne, un arbre, que je monte un mur en pierre sèche, je transmets. Peu importe qui assurera la pérennité de ces gestes. »