Attention, œuvre culte. GoldenEye 007, le jeu de tir séminal de la Nintendo 64, fête, vendredi 25 août, ses 20 ans. Pour ses quelque huit millions de possesseurs dans le monde, pour la plupart trentenaires aujourd’hui, ce sont autant de souvenirs : « La signature du studio Rare, les graphismes et la jouabilité, le rendu fidèle de 007… », énumère Mohamed, 38 ans.

« Sniper dans la neige avec l’ambiance d’un Bond et sans avoir froid aux pieds, quel bonheur », s’exalte Constantin, 33 ans. « C’est probablement le jeu auquel j’ai le plus joué sur N64. S’accroupir, viser vers le haut, fondre sur sa cible : la recette magique », abonde Pierre, 31 ans.

« “Goldeneye” c’était un OVNI. Un truc que personne n’attendait. »

A la fois précurseur, captivant et iconoclaste, GoldenEye n’est pas seulement considéré comme un rare cas d’adaptation réussie de film en jeu, mais tout simplement comme l’un des titres charnières de l’histoire du média. Un jeu « aussi important que le sont Wolfenstein, Doom et Half-Life pour le genre [des jeux de tir]. Mais GoldenEye va plus loin », estime Constantin, qui y voit l’ancêtre des superproductions actuelles.

A l’époque, la 3D vient d’être popularisée par la PlayStation, sortie en 1995 en Europe, comme le long-métrage avec Pierce Brosnan. Nintendo arrive en retard avec sa N64 (1997), mais sa nouvelle machine est plus puissante que ses concurrentes.

GoldenEye, dont le développement durera trois ans, incarne à sa sortie toute l’ébullition créative de la période. Le projet lui-même serpente entre les influences : initialement envisagé sur Super Nintendo, ce jeu de tir d’abord inspiré des fusillades statiques de Virtua Cop s’étoffe d’affrontements multijoueurs à la Doom, puis de niveaux 3D aux objectifs multiples sur le modèle de Super Mario 64.

« Goldeneye, c’était un ovni. Un truc que personne n’attendait, qui ne venait d’aucune licence, sur un genre et un univers que ni Nintendo ni Rare n’avaient jamais exploré. Et finalement la plus grosse baffe vidéoludique que j’ai jamais prise. Le mode solo était simplement génial de bout en bout », se remémore John, 35 ans.

Pot-pourri d’idées « bondiennes »

Développé de manière anarchique par une vingtaine de Britanniques inexpérimentés, dans une grange réaffectée de la campagne anglaise, l’aventure surprend par ses prises de risques.

Cas impensable pour une superproduction aujourd’hui, ils bénéficient alors d’une carte blanche. « Tous les membres de l’équipe étaient des bleus, confie l’ancien responsable du studio britannique Rare, Martin Hollis, dans la revue Pix’n Love n° 26. (…) Et la chose la plus gratifiante qui soit pour eux était leur autonomie. »

« C’était du jamais vu, ce côté réaliste. »

De cette genèse permissive, il en résultera une multitude d’idées inédites dans un jeu vidéo et souvent d’un réalisme précurseur, comme la possibilité de tenir deux armes, de zoomer, de viser un ennemi dans les pieds ou la tête, d’employer un silencieux, de détruire des caméras de surveillance, etc. « J’étais absolument bluffé de l’ambiance que dégageait le titre, des petits détails parsemés ça et là », se souvient Fabrice, 36 ans, qui a conservé précieusement la cartouche, offerte par un ami.

007: GoldenEye - Nintendo 64 - Mission 1 "DAM"
Durée : 05:28

« Le jeu faisait beaucoup d’efforts pour nous mettre dans la peau de Bond en tant que personnage de film d’action : musiques et bruitages, armes et gadgets à utiliser au bon moment, côté légèrement exagéré, voire presque comique et satirique, comme les ennemis qui meurent en surjouant », abonde Charles, 25 ans.

Par leur réalisme, leur audace et leur humour, certaines scènes ont tout simplement marqué l’histoire du jeu vidéo. « Le second niveau, quand on arrive par les toilettes et qu’on défonce le soldat qui est en train de faire popo avec le pistolet silencieux, c’est le meilleur moment du jeu, témoigne Guillaume, 31 ans. Ce moment m’avait vraiment marqué à l’époque et je le refaisais un nombre incalculable de fois. J’adorais faire voler le chapeau du soldat en tirant dessus, le voir paniquer, et enfin l’abattre. C’était du jamais vu, ce côté réaliste. »

Golden Eye 007 Mission 2: Facility
Durée : 07:29

Par son originalité, GoldenEye pousse le joueur à perpétuellement expérimenter, quelques mois avant que Metal Gear Solid ne sacralise l’idée d’un jeu vidéo pensé comme un laboratoire. « Je passais mon temps à tout péter dans les niveaux, les lumières, les ordis, j’ai dû tester tout ce qu’on pouvait casser. Je suis bien triste qu’aujourd’hui il n’y ait plus rien de destructible dans les FPS [jeux de tir à la première personne] », déplore Pierre, 27 ans, informaticien, qui a d’ailleurs racheté la console plusieurs années après.

Des affrontements « dantesques » et « hystériques »

Et comment parler de GoldenEye sans évoquer son mode multijoueurs, qui a rivé tant d’espions en culotte courte à leur manette ? Pierre, cadre de 32 ans, se rappelle d’un 31 décembre entièrement passé sur la console : « Nous étions quatre potes, on avait couché les parents qui avaient réveillonné jusqu’à 6 heures du matin. On avait joué dix heures d’affilée. Mon meilleur réveillon ! »

« Des heures dessus jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. »

« On plissait les yeux pour y voir clair sur la petite télé, mais on se marrait tellement…, se souvient Camille, 28 ans. Mon cousin avait beau acheter d’autres jeux, c’est sur celui-là qu’on s’éclatait le plus. » Au gré des parties, et selon les configurations familiales, venait parfois se greffer le père, la mère ou encore l’oncle.

Avec Mario Kart 64, GoldenEye fut l’un des jeux les plus emblématiques d’une époque où les parties en écran partagé étaient reines – surtout sur Nintendo 64, alors unique console du marché à être équipée de quatre ports manettes.

« Les parties en écran splitté à quatre donnaient lieu à des affrontements aussi dantesques que complètement hystériques, témoigne John. Que ce soit à coups de lance-grenades sur le niveau Temple ou de flingues en mode license to kill [mort instantanée] dans le niveau Basement, ça finissait toujours en hurlements, avec les manettes balancées sur le sol. »

GoldenEye 007 N64 Multiplayer Gameplay Stack Timed Mines
Durée : 10:44

Certaines armes particulièrement vicieuses sont prisées des fins tacticiens, comme les mines explosives dissimulées sous des munitions. Explosions et cris de rage garantis. « Ça faisait souffrir le jeu, tellement ça ramait, mais on y passait des heures, jusqu’à en avoir les larmes aux yeux de rester devant l’écran », avoue Arnaud, 29 ans. Et puis il y a toutes ces petites attentions d’une loufoquerie aussi inattendue que jubilatoire, comme les munitions de peinture ou l’option grosses têtes.

La richesse de ces parties, couplée à la relative pauvreté du catalogue Nintendo 64, ont fait de GoldenEye le troisième plus grand succès commercial de la console et l’un de ses titres les plus pratiqués. « C’est un jeu sur lequel mes potes et moi avons passé au minimum plus de cinq cents heures de jeu chacun. Nous y avons joué durant plus de deux ans non-stop, pendant les week-ends, les vacances et les jours fériés », se souvient Jérémy, 33 ans, qui connaissait par cœur les dessous du jeu.

Un exemplaire neuf adjugé à 9 800 euros

Vingt ans plus tard, le titre des Anglais de Rare jouit d’un statut de jeu culte. Lors d’une vente aux enchères de jeux vidéo, à Drouot, en 2013, une version sous blister avait même été adjugée 9 800 euros, avant que son propriétaire ne se rétracte. Il faut dire que ce sommet du dixième art n’est pas près d’être réédité, la faute à une impasse contractuelle.

« On ne retrouvera jamais l’ambiance de l’époque. »

Les droits du jeu appartiennent en effet conjointement à Nintendo, son éditeur, et à Rare, son studio créateur. Or Rare a depuis été vendu au concurrent Microsoft. Résultat : annoncée en 2008, une réédition en haute définition a dû être annulée, les différents ayants droit n’ayant pas trouvé de terrain d’entente.

Half Hour of GoldenEye 007 XBLA Gameplay
Durée : 31:33

Pour ne rien arranger, les droits d’adaptation de la licence James Bond sont, depuis, tombés dans l’escarcelle d’un quatrième acteur, l’éditeur Activision. Celui-ci a commercialisé en 2010 sa propre adaptation du film, elle aussi baptisée GoldenEye 007, mais elle n’égale pas l’œuvre originale. « Elle n’était pas mal, mais on ne retrouvera jamais l’ambiance du premier, car il y a dans celle de l’époque les prémisses de la 3D sur console, quand tout était à inventer », coupe Jérémy.

Des héritiers, mais pas d’égal

Depuis 1997, d’autres titres dans la même veine ont pourtant vu le jour. Et notamment Perfect Dark (2000), suite spirituelle également réalisée par Rare, mais dans un univers futuriste, faute d’avoir pu conserver les droits sur 007. Il introduira une aventure jouable à deux et des bots en multijoueurs, mais sans avoir la même reconnaissance que son aîné.

Perfect Dark Mission #1 - Special Agent
Durée : 09:03

GoldenEye 007 a tout simplement été d’une influence hors-norme. Nombre de jeux de tir ou d’infiltration majeurs, de Half-life à Splinter Cell en passant par Call of Duty et Hitman, sont ses héritiers directs. Certains n’ont d’ailleurs par réussi à l’éclipser. « J’aime bien la série des Splinter Cell ou de Hitman, mais malgré tout le boulot fait sur le background, ça n’égalera jamais le mythe James Bond », estime ainsi Louis, 31 ans.

« La sensation reste intacte. »

Le jeu de Rare serait-il intemporel ? « J’y ai rejoué il y a six mois chez un ami de ma femme. Même après tout ce temps, la sensation reste intacte… », estime John.

Un avis que tous ne partagent pas. S’il a contribué à poser les bases du jeu de tir contemporain, sa réalisation comme sa prise en main accusent le poids des années. Mais il demeure l’unique cas de jeu vidéo aussi connu, si ce n’est plus, que le long-métrage dont il est l’adaptation. Charles, 25 ans, a attendu une décennie pour pouvoir les comparer. « Dix ans après, j’ai enfin vu le film. Sympa, sans plus. »