L’avis du « Monde » – à voir

En seulement quatre longs-métrages, le réalisateur Samuel Collardey, chef opérateur de formation, a creusé un sillon personnel au sein du cinéma français, celui d’un amalgame sensible et souvent convaincant entre fiction et documentaire. Ses films, bien loin de céder à la convention du « pris sur le vif », s’enracinent dans une réalité précise (les stages des lycéens agricoles dans L’Apprenti, le quotidien d’un marin pêcheur dans Tempête) dont l’observation au long cours nourrit le travail d’écriture, donnant ensuite lieu à des tournages in situ, avec des acteurs non professionnels amenés à rejouer devant la caméra tout ou partie de leur propre expérience.

Une année polaire, s’extrayant du contexte français, retrace le périple d’Anders, un jeune instituteur danois sans expérience, parti prendre son premier poste à Tiniteqilaaq, minuscule village inuit perdu au fin fond du Groenland. Sur place, il est confronté à une classe d’enfants agités et, plus généralement, à la méfiance des habitants, formant une communauté isolée. Pas à pas, Anders s’initie au mode de vie local et découvre un monde rattrapé par la modernité (le réchauffement climatique grignotant la banquise, l’exil des jeunes partant faire leurs études ailleurs). L’instituteur se lie plus particulièrement avec l’un de ses élèves en difficulté, Asser, 11 ans, qui rêve de devenir chasseur comme son grand-père.

Perspective coloniale

Le film inscrit d’emblée la démarche d’Anders, désireux d’échapper à un destin tout tracé (son père attendait de lui qu’il reprenne la ferme familiale), dans une perspective coloniale. En effet, le récit s’ouvre sur son entretien d’embauche, pendant lequel la recruteuse lui présente le poste comme une mission civilisatrice, consistant à inculquer le danois à des populations reculées. Au village, l’instituteur se retrouve bien malgré lui dans une position de domination, qu’il lui faudra inverser pour véritablement s’intégrer : ce n’est qu’en apprenant lui-même la langue de ses hôtes, le groenlandais, qu’il parviendra à se faire accepter. L’instituteur se fait dans le même temps élève, pour créer les conditions d’un échange bilatéral.

Pour le reste, le film s’en remet au déroulement balisé du récit d’acclimatation, avec ses cycles initiatiques voués à rapprocher le métropolitain des indigènes et le professeur de ses élèves – non sans évoquer quelques problèmes, comme l’alcoolisme endémique des Inuits, qui explique pourquoi les enfants sont souvent élevés par leurs grands-parents. Mais pourquoi convoquer une réalité territoriale si complexe, si c’est pour la plier aux exigences d’un scénario aussi bouclé et résolutif ? Le substrat documentaire apparaît trop « encadré » par l’écriture fictionnelle, qui cède parfois à la tentation du pittoresque (les paysages glaciaires balayés du haut d’un drone, l’édulcoration de certaines situations).

Le film redevient passionnant dès qu’il s’adonne à sa veine anthropologique

Le film redevient passionnant dès qu’il s’adonne à sa veine anthropologique, plongeant dans le quotidien des Inuits, s’arrêtant sur leurs visages et leurs gestes, détaillant leurs pratiques, comme la pêche au phoque, les courses en traîneau, la fabrication d’un harnais, la procession d’un enterrement. Le temps libre, dispensé d’enjeux dramatiques, occasionne aussi quelques scènes fascinantes, car essentiellement descriptives, comme cette belle partie de cartes qu’Anders joue avec des villageois. Alors, Une année polaire semble donner lointainement suite à Nanouk l’Esquimau (1922), le chef-d’œuvre de Robert Flaherty, comme pour mesurer le quasi-siècle qui sépare les Inuits d’hier de ceux d’aujourd’hui.

UNE ANNEE POLAIRE de Samuel Collardey - Bande annonce
Durée : 01:36

Film français de Samuel Collardey. Avec Anders Hvidegaard, Asser Boassen, Thomasine Jonathansen, Gert Jonathansen, Julius B. Nielsen, Tobias Ignatiussen (1 h 34). Sur le Web : www.advitamdistribution.com/films/une-annee-polaire