« Sur les épaules des géants », d’Umberto Eco, aux Editions Grasset. / GRASSET

LES CHOIX DE LA MATINALE

J-12 et toujours pas d’idée de cadeau ? Voici quatre beaux livres à offrir pour Noël.

« Idée », de Frans Masereel

Le peintre et graveur belge Frans Masereel (1889-1972) aurait-il été le devancier méconnu de ses compatriotes Hergé et Franquin ? La question n’est posée qu’indirectement par la réédition d’Idée, un récit muet de 83 gravures sur bois, publié pour la première fois en 1920. L’appellation « bande dessinée » n’existait pas à l’époque, et encore moins celle de « roman graphique ». Peu importe, l’expérience narrative proposée par cet opuscule au noir et blanc intense fait vite oublier ces questions de définition.

Idée raconte la naissance, la vie et la mort d’une idée ; la méfiance, également, que celle-ci va faire naître auprès d’esprits étriqués. Sortie de l’imagination d’un artiste, l’idée a l’aspect d’une femme nue, ce qui crée quelques problèmes quand son géniteur décide de l’envoyer dans le grand monde. Des bourgeois pudibonds vont vouloir la rhabiller. Des gendarmes vont l’interpeller et un tribunal la condamner. Un jeune homme tombera amoureux d’elle, et subira les foudres, mortelles, de la bien-pensance. Partie s’exiler à la campagne, l’idée n’en reviendra que plus blessée par l’obscurantisme de ses contemporains.

Si elle porte en elle l’empreinte d’un monde qui sort déboussolé de la première guerre mondiale, cette œuvre métaphorique publiée en 1920 doit se lire avant tout comme un plaidoyer en faveur de la liberté artistique mise en péril par une forme de tyrannie ordinaire. L’aspect rudimentaire du dessin, exécuté sur des planches de bois de poirier creusées à la gouge, renforce l’universalité du message. Frédéric Potet

MARTIN DE HALLEUX

« Idée », de Frans Masereel, préface de Lola Lafon, Martin de Halleux, 112 p., 18,50 €.

« Sur les épaules des géants », d’Umberto Eco

Tout ce qui apparaît, sur une page organisée par Umberto Eco (1932-2016), entre en résonance ; tout, par collision ou frottement, produit de la pensée, selon la règle de cette « sémiotique rudimentaire et désinvolte » à laquelle l’auteur du Nom de la rose se livre dans ce recueil de conférences prononcées à la fin de sa vie, pour la plupart inédites en français, qu’accompagnent, prolongent, relayent, chahutent des reproductions d’œuvres par dizaines – de Giotto à Banksy, en passant par Raphaël, La Tour, Dali, Magritte, Haring…

Les idées, les œuvres ou les faits historiques les plus inattendus dans ce rôle ouvrent, sur le mode du chemin d’écolier, une voie d’accès à des questions universelles comme, ici, la beauté et la laideur, l’absolu, le feu, l’invisible, le complot, l’imperfection…, thèmes qui, lorsqu’on en dresse la liste, paraissent simples et rebattus. Mais, à lire Eco, rien ne semble plus neuf. L’art de la pensée est chez lui un art du recommencement, du renouvellement du connu par sa rencontre avec un autre connu. Un art exploratoire, qui nous entraîne à travers l’étendue miroitante du réel. Florent Georgesco

« Sur les épaules des géants », d’Umberto Eco, aux Editions Grasset. / GRASSET

« Sur les épaules des géants » (Sulle spalle dei giganti), d’Umberto Eco, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 444 p., 29,50 €.

« Parce que… », de Sophie Calle

Il est souvent difficile, dans les livres, de faire fonctionner ensemble les mots et les images. L’artiste Sophie Calle a réglé le problème dans Parce que… Ses photos y sont dissimulées dans les plis d’une reliure à la japonaise : chaque page est comme une pochette-surprise. Il faut d’abord lire le texte, un poème qui laisse courir l’imagination du lecteur, et non une légende, avant de sortir l’image de sa cache.

Chacun commence par « Parce que » : Sophie Calle dresse la liste des raisons pour lesquelles elle a pris l’image en question. « Parce que c’est à double tranchant », écrit-elle d’une pierre tombale ornée de l’inscription ambiguë : « Le personnel se souvient. » Souvenirs intimes, traits d’humour, associations d’idées et calembours : cette collection de photographies est à l’image de l’artiste, loufoque, théâtrale, émotionnelle, impudique. L’humour, chez Sophie Calle, est toujours une façon d’évoquer la mort. Ces photos existent avant tout pour rappeler ce qui bientôt ne sera plus. « Parce qu’il me fallait plus de souvenirs », écrit-elle de la photographie d’un ami âgé, le mot « silence » planant au-dessus de sa tête. Claire Guillot

XAVIER BARRAL

« Parce que j’ai lu cette histoire d’un passant qui s’extasie devant un enfant et de la mère qui s’exclame : “Et vous n’avez pas vu sa photo !” », de Sophie Calle, Xavier Barral, 72 p., trente-deux photographies, 36 €.

« Elements of Architecture », de Rem Koolhaas

Imprimé sur le papier fin et souple que l’industrie pharmaceutique utilise pour les notices de médicaments, un gros pavé de 2 300 pages enveloppé d’une couverture pop bariolée. C’est la forme que l’architecte néerlandais Rem Koolhaas a choisie pour présenter ce traité d’architecture d’un genre nouveau, vaste opération de mise à sac de l’histoire de la discipline sous la forme d’un fascinant patchwork de récits et d’images.

Dans le contexte actuel, où la quête d’une optimisation tous azimuts tend à déposséder l’architecte de son autonomie, l’enjeu de ce livre est de lui faire regagner des degrés de liberté. « Nous avons beau nous poser en génies, nous jouons les rôles qui nous ont été assignés dans l’“überscript” de la modernisation », résume Koolhaas dans un beau texte où il s’attarde sur la manière dont des éléments d’architecture ont façonné sa vision du monde d’enfant né en 1944, à la fin de la guerre.

A la fois chaotique et ordonné, rigolo et sérieux, Elements of Architecture est une invitation à la rêverie, à la découverte, mais aussi à résister aux risques que l’architecture, en tant que bras armé d’une société de contrôle de plus en plus intrusive, fait peser sur les libertés individuelles. Isabelle Regnier

TASCHEN

« Rem Koolhaas. Elements of Architecture », sous la direction de Rem Koolhaas, en anglais, Taschen, 2 334 p., 100 €.