Lors d’une manifestation à Alger, le 5 avril 2019. / RYAD KRAMDI / AFP

Tribune. Il y a soixante ans, avec mes camarades du collège de Rosso, à l’époque unique établissement secondaire de Mauritanie, je suivais avec passion les actualités de la guerre d’Algérie. Notre engagement en faveur du Front de libération nationale (FLN) était sincère et total. Puis, étudiant à Grenoble, mon enthousiasme pour la lutte de libération trouvait sa consécration lors de la signature des accords d’Evian, le 19 mars 1962. Aujourd’hui, face à la mobilisation de tout un peuple demandant un renouveau, voire une refondation politique, je ressens les mêmes sentiments qu’à l’époque. Et je ne suis pas le seul.

Un peuple debout et qui refuse le statu quo. Quel courage et quel exemple ! Comme il y a soixante ans, les Algériens et les Algériennes, dans leur quête de dignité, de liberté et d’une prospérité partagée, se dressent pour exiger une meilleure prise en charge de leur destin, des emplois adéquats, des revenus conséquents et, surtout, l’égalité des chances pour tous. Contrairement aux sanglants événements d’octobre 1988 [des manifestations avaient été réprimées en Algérie] et à ceux de la « décennie noire » des années 1990, la contestation actuelle est pacifique, bien organisée et responsable, dans son déroulement comme dans ses revendications. L’armée et les forces de l’ordre se sont montrées sensibles aux demandes de leurs compatriotes et leurs premières réponses sont allées dans le bon sens.

Ayant acquis leurs indépendances, au moins indirectement, grâce à la lutte de libération de l’Algérie, les pays sahélo-sahariens ont le regard tourné vers leur voisin du nord. Certains avec crainte – mais l’Algérie n’est pas la Libye –, d’autres, bien plus nombreux, avec d’immenses espoirs. Comme en 1960.

Quête de libération et de respect

Cependant, au Maghreb et dans le Sahel plus qu’ailleurs, une question revient : pourquoi, des décennies après l’indépendance, se retrouve-t-on avec la même quête de libération et de respect ? Ce que demandent la majorité des Algériens, ce sont, semble-t-il, non plus des sacrifices héroïques comme en 1954, mais, plus modestement, des réponses économiques et sociales à des besoins immédiats, des promesses crédibles d’un avenir meilleur. Et ils ne sont pas les seuls dans la région. Tous se disent malades et fatigués d’être sans cesse invités à se serrer la ceinture et à porter leurs regards, non devant ou autour d’eux, mais dans un rétroviseur figé, celui du passé colonial.

Or pour les jeunes, ce passé est vieux de six décennies. A cet égard, l’Algérie, c’est nous tous : nos pays, nos gestions politiques et économiques post-indépendance. Du Maghreb au Sahel, la jeunesse, mais pas qu’elle, étouffe sous le poids de contraintes devenues structurelles : très peu de perspectives de promotion hors l’émigration et de multiples demandes sociales jamais résolues, malgré les promesses des pouvoirs centraux. Les revenus des Etats sont mal utilisés ou inégalement répartis, quand ils ne s’évaporent pas simplement vers des destinations lointaines.

Disposer d’une élite civile et militaire de qualité est certes un facteur utile, mais pas suffisant pour réussir le développement d’un pays. Cultiver la mémoire de souffrance et d’exclusion liée à des décennies de domination et autres oppressions étrangères peut plaire à des populations, mais seulement un temps, pas pendant des décennies. Il faut bien plus pour consolider les acquis des indépendances et combler les larges déficits accumulés en matière d’éducation et d’infrastructures. Face à ces immenses défis internes, les fuites en avant politiciennes ont vite atteint leurs limites, tout en engendrant frustrations et cynisme parmi les citoyens.

Refus de s’enfermer dans le passé

Pendant que nous, dirigeants et élites publiques et privées, privilégions les slogans et pratiquons les allers-retours entre un passé présenté dans toute son horreur et un avenir paradisiaque – mais toujours en promesse –, d’autres pays au passé colonial comparable ou plus sévère avancent avec succès dans l’ère moderne.

Meurtri par des guerres qui lui furent imposées par différents occupants ou ennemis (Japon, France, Etats-Unis et Chine), le Vietnam en sortit miraculeusement victorieux, mais humainement exsangue et physiquement détruit. Evitant de se focaliser uniquement sur ce passé mais se projetant plutôt dans l’avenir, ce pays a pu réussir, en une génération, son unité nationale et sa révolution économique.

Autre exemple du refus de s’enfermer dans le passé : la Chine, qui connut les « traités inégaux » et le « sac du Palais d’été », a pu, sous Deng Xiaoping, entamer une révolution politique et économique qui allait aboutir, en une génération, à doubler son revenu national brut. Elle est aujourd’hui la seconde puissance économique du monde.

En réalité, les révolutions sont faites non pour elles-mêmes mais pour des objectifs. Elles mobilisent mais ne nourrissent pas leurs peuples. Sans ouverture économique interne et externe, sans transparence dans la gestion des ressources publiques, les handicaps s’accumulent pour se transformer en obstacles difficilement surmontables.

Il est temps de changer de logiciel

Pour l’Algérie comme pour nous tous au Maghreb et au Sahel, il est temps de changer de logiciel. Le passé est important, mais l’avenir doit aussi être le nôtre. Nous adapter à un contexte international complètement transformé et qui ne cesse d’évoluer est une question de vie ou de mort. C’est bien, semble-t-il, ce sentiment que manifeste la jeunesse algérienne.

Aujourd’hui, nous sommes tous algériens. Via Internet, les réseaux sociaux, les radios et les télévisions, les populations suivent avec un immense intérêt les événements en cours. En Algérie, le peuple, les élites et l’armée ne devraient pas ignorer cette attention accordée à leur situation. Certes, un effet de contagion dans la région ne peut être minimisé, encore moins ignoré. Cependant, nombreux sont ceux qui le voient positivement, refusant de comparer l’Etat algérien à la Jamahiriya libyenne.

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Aujourd’hui comme il y a soixante ans, dans les collèges, lycées et universités de la région, mais aussi dans les rues, les souks et les marchés de plein air, les événements d’Algérie constituent l’actualité. Ils ne sont pas sans rappeler ceux de la lutte du FLN pour la libération nationale. Mais cette fois avec non seulement l’espoir mais la certitude que le peuple vaincra pour servir de modèle de libération contre les injustices, incuries et autres dérapages post-indépendance au Maghreb et dans le Sahel.

Ahmedou Ould Abdallah a été secrétaire général adjoint des Nations unies et ministre des affaires étrangères de Mauritanie.

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