Rose Tico, une mécanicienne de la Résistance interprétée par l’actrice Kelly Marie Tran. / LUCASFILM

Kelly Marie Tran a-t-elle quitté les réseaux sociaux en raison du harcèlement sexiste et raciste dont elle est la victime depuis des mois de la part de fans de la saga Star Wars ? L’actrice de 29 ans ne s’est pas exprimée sur le sujet, mais le tombereau de commentaires haineux persistants de ses détracteurs relance le débat sur l’ambiance toxique qui agite certaines communautés de fans, à commencer par celle, très vaste, de La Guerre des étoiles.

Automne 2017 : dans le cadre de la promotion de leur nouvel épisode, Les Derniers Jedi, les studios Disney accélèrent leur communication autour de l’arrivée d’un nouveau personnage, Rose Tico, une mécanicienne de la Résistance. Elle est incarnée à l’écran par une actrice alors inconnue, Kelly Marie Tran. Américaine d’origine vietnamienne, elle est l’une des rares femmes non blanches à figurer au casting de Star Wars.

Harcelée dès la sortie du film

Propulsée dans le tourbillon de la promotion d’un des blockbusters les plus attendus de l’année, la jeune femme a ouvert un compte Instagram pour partager sa nouvelle vie. Les fans de la saga découvrent une actrice pleine d’humour et d’autodérision, qui n’hésite pas à apparaître sans maquillage ni retouches, s’émerveillant chaque jour de pouvoir faire partie d’une telle aventure. Le site américain Buzzfeed consacre à l’époque tout un article à la gloire de ce compte Instagram intitulé : « Nous devons protéger Kelly Marie Tran et son Instagram à n’importe quel prix. » A la lumière des événements des derniers jours, ce titre semble rappeler à ses soutiens qu’ils ont échoué.

Star Wars: The Last Jedi | Becoming Rose
Durée : 02:10

Star Wars 8 venait à peine de sortir en salles, le 13 décembre, que l’actrice subissait en ligne des attaques de toutes parts. Des spectateurs ont ainsi nourri un flot d’insultes racistes et sexistes rehaussé de remarques sur son physique, tout en prétendant critiquer sa mauvaise interprétation.

Une minorité bruyante

Au rang des insultes régulièrement proférées : « Ta présence a ruiné le film et ce n’est pas seulement parce que tu es asiatique » ou encore « tu es vraiment comme Jar Jar Binks » — le personnage le plus détesté de la saga pour sa stupidité et sa maladresse —, visant sans distinction la personne fictive de Rose et l’actrice qui l’incarne.

Un internaute a également temporairement modifié la page consacrée au personnage de Rose Tico sur le site communautaire Wookiepeedia pour y insérer des termes injurieux et racistes. Son nom avait été remplacé par « Ching Chong Wing Tong » et sa description par « stupide, autiste et attardée ».

A la fin de mai, Kelly Marie Tran a effacé tous les clichés de son compte Instagram, et par ricochet les commentaires liés.

« Pour beaucoup, le fandom [communauté de fans] Star Wars a viré à la bataille entre ceux qui pensent détenir la propriété d’une franchise et ceux qui font juste leur boulot. Le fandom avait pour habitude d’être inspirant, il est aujourd’hui en grande partie grossier et rebutant », soutient alors Polygon, un site américain réputé pour sa couverture des jeux vidéo et de la pop culture américaine.

Le phénomène n’est pas nouveau. Le fandom Star Wars s’était agité lors de la sortie de Star Wars : The Force Awakens, en 2015. Une minorité bruyante d’internautes s’était époumonnée contre l’arrivée d’un héros noir, interprété par John Boyega. Le personnage féminin de Rey, joué par la Britannique Daisy Ridley, a été également la cible de critiques et traité de « Mary Sue », une expression en vogue dans la pop culture renvoyant péjorativement à un personnage féminin sa supposée pureté et sa perfection.

Une diversité mal acceptée

Depuis une dizaine d’années, le public des conventions de pop culture américaine se féminise et inclut davantage de diversité, rappelle le magazine Wired. Les castings de Star Wars, de Star Trek ou de Doctor Who sont le reflet de ce changement — qui fait recette au box-office, en témoignent les succès de Wonder Woman ou de Black Panther —, mais aussi d’une plus grande attention de la part des studios dans le sillage des débats de société.

Au sein de ces communautés, certains internautes font régner un climat misogyne et raciste dont les premières victimes sont d’autres membres. S’abritant derrière un statut de fan de la première heure ou de gardien suprême des œuvres originales, ils refusent élargissement et inclusion, synonymes pour eux de dérive commerciale. Une tendance qu’incarne par exemple la nébuleuse du Gamergate dans l’univers du jeu vidéo.

Des fans n’hésitent plus à étriller et à contredire directement le créateur ou la créatrice d’une œuvre sur les réseaux sociaux, à l’instar de ce qu’a dû affronter J. K. Rowling, l’auteure de Harry Potter, quand elle a annoncé que le personnage de Dumbledore était gay, ou a défendu qu’Hermione pouvait être une femme noire. Certains s’en prennent aussi avec violence aux interprètes des personnages. Des comportements qui rappellent l’attitude de nombre de spectateurs face au casting entièrement féminin du dernier S.O.S. Fantômes, en 2016, allant même jusqu’à un piratage sexiste visant l’une des actrices, Leslie Jones.

Un soutien massif à l’actrice

« Tout le monde a le droit d’avoir une opinion sur les films » rappelle Wired dans son article :

« Tout le monde a le droit de demander à des entreprises internationales de divertissement de faire les films que l’on désire, et si ces entreprises ne répondent pas, d’arrêter de leur donner de l’argent. Mais harceler, menacer, faire des blagues sur la race ou le genre ? »

En réponse à ses harceleurs, Kelly Marie Tran a reçu le soutien de plusieurs personnalités, dont celui de Mark Hamill, qui incarne, depuis la naissance de Star Wars, à la fin des années 1970, Luke Skywalker. « Achetez-vous une vie, nerds [l’équivalent, souvent péjoratif, de geek] !  », a-t-il lancé sur son compte Twitter, en posant avec l’actrice.

Le 5 juin, Rian Johnson, réalisateur de l’épisode 8, défendait son actrice et tweetait :

« Sur les réseaux sociaux, certaines personnes ont une influence malsaine, mais au cours des quatre dernières années, j’ai rencontré de nombreux vrais fans de “Star Wars”. Nous ne sommes pas systématiquement d’accord mais toujours avec humour, amour et respect. Nous sommes l’écrasante majorité. »

Des fans de Star Wars ont aussi lancé #fanartforrose [des œuvres de fans pour Rose], un hashtag de soutien sur les réseaux sociaux. Dans les centaines de messages, largement partagés, d’innombrables fans dénoncent cette culture toxique. Des spectateurs rappellent que l’arrivée de Kelly Marie Tran dans la saga intergalactique est une source d’inspiration pour beaucoup et une raison supplémentaire pour que de nouveaux fans rejoignent la Force.